Questions sur la place de notre passé
Au commencement se trouvent plusieurs anecdotes qui n’ont pas de rapports directs.
Dans un premier temps, cernée par les livres qui débordent de mes bibliothèques, je me suis mise dans l’idée de faire un peu place. Lorsque je suis arrivée, après divers mangas et romans de SF, aux rayons un peu plus savants, un vieux livre est tombé entre mes mains. La mémoire, l’histoire, l’oubli, l’un si ce n’est le dernier livre de Paul Ricœur qui présente un gros problème, sa dédicace à Manu Mac qui n’était pas encore le président que nous subissons. Ce livre, je l’ai lu et relu, premièrement lors de mon master en sciences de l’éducation. Je travaillais alors sur la représentation de la guerre d’Espagne dans les manuels de collège. Secondement, lors de ma thèse, je travaillais alors sur la représentation du fait religieux dans les manuels d’histoire du secondaire français. J’ai de la sympathie pour Ricoeur en général, ce livre m’a beaucoup intéressé. Cette fois, procrastinant, je l’ai feuilleté et j’ai redécouvert les quantités de notes que j’avais prises dans ses pages (oui, je suis ce genre de personnes malapprises qui écrivent, au crayon, dans leurs livres, ne le dites pas à ma maman). Pour ceux qui l’ignorent, ce livre discute des liens entre la mémoire et l’histoire, notamment. Pour quelqu’un comme moi qui s’intéressait aux questions d’écriture de l’histoire, c’était un passage obligé (ou du moins, n’étant pas vraiment historienne, pas vraiment philosophe, pas vraiment didacticienne, mais un peu des trois, c’est la voie que j’ai choisi). Il y avait donc ce livre, ces notes, comme un métalivre induit par mes questionnements. Je ne suis pas sûre qu’en le relisant, ce que j’ai entrepris, je prendrais les mêmes notes, mais elles sont là et m’influencent indubitablement. La question qui me saute aux yeux, sur l’instant, se trouve tout au début du livre, un rapport entre mnésis et anamnésis. Entre le souvenir tel qu’il est, présent, presque comme une trace et ce que l’on en fait en le questionnant.
La seconde anecdote est inhérente au parcours de transition dans sa dimension sociale, quand on prend son courage à deux mains et qu’on se rapproche de ses vieux amis pour leur dire “ce n’est pas il, c’est elle.” Je suis une personne qui aime prendre son temps, attendre le bon moment, attendre trop longtemps sans doute. Et récemment, il m’a semblé que c’était bon. J’ai repris contact avec l’un de mes plus vieux amis, un ami de vingt ans.
Je ne t’aurais pas grillé avant que tu le dises, mais finalement, ça éclaire des points de notre passé.
Pourquoi est-ce que je fais un lien avec la première anecdote ? Parce que les deux sont chronologiquement proches. Ce n’est pas la première fois que j’ai ce genre de réaction à un coming-out. C’est à croire que dès le départ, il y avait quelque chose de vicié dans ma performance de masculinité. Ce qui ne fait aucun doute de l’intérieur, mais je pensais être digne de l’actor studio. Ce que ça dit, cependant, c’est précisément cette relation entre mnésis et anamnésis. A l’émergence de cette nouvelle information, un certain chamboulement qui vient heurter une relation de vingt ans, l’informé replonge dans ses souvenirs et tâche de construire un sens. Il cherche, peut-être inconsciemment, les traces qui annonçaient déjà ce qui vient de se passer pour lui, dans une optique peut-être légèrement téléologique. Ma transition de genre devient un élément d’interprétation qui permet d’expliquer certains éléments de notre passé commun. Il tire des lignes entre des points dont, personnellement, je ne me souviens pas. Certainement, ils ont dû le marquer, à moins qu’il soit hypermnésique, mais je ne crois pas. Il y avait peut-être quelque chose à repérer, ou alors dans la foule de souvenirs, il pèche à la ligne pour construire un récist explicatif.
La troisième anecdote et ma découverte fortuite de Trans Historical, gender plurality before the modern, écrit sous la direction de Greta LaFleur, Masha Raskolnikov et Anna Klosowska. Bien entendu, ce n’est pas complètement un hasard. Vous vous doutez bien qu’une trans qui a consacré de nombreuses années à étudier l’histoire et son enseignement, comme les réflexions épistémologiques et didactiques qui l’entourent, passe difficilement à côté d’un livre de ce genre sans le feuilleter. Ceci dit, je ne le cherchais pas et c’est un hasard si je suis tombée dessus. Pour l’instant, je ne suis qu’au début, ça reste un pavé et si je n’ai pas de problèmes à lire l’anglais, ce n’est pas non plus ma langue maternelle. La confrontation au chapitre introductif m’a conduite, à nouveau, à m’interroger sur tout ce qui entoure la recherche d’avatars passés des trans. là aussi, on est sur un phénomène similaire. “Toute histoire est contemporaine”, les recherches questionnent toujours les sources sous d’un point de vu contemporain en insufflant de nouvelles questions.
Si je considère la transition dans une optique d’apprentissage, la question de notre “histoire” prend un tour important. Je ne le dis pas souvent et ça ne m’apporte pas grand chose, mais ma thèse, comme mon mémoire de master, a porté sur l’écriture de l’histoire scolaire. Les représentations, leurs constructions comme leurs diffusions occupent une place importante dans ma construction intellectuelle. La construction de ces représentations sont le fait du présent des auteurices. L’histoire n’est jamais complètement neutre. Il en va de même de leurs diffusions dans les différentes institutions de formation que nous fréquentons. C’est l’une des bases de la théorie de la transposition didactique (l’un des livres les plus fondamentaux pour moi, une théorie qui, bien souvent est mal comprise, mais j’y reviendrai peut-être un jour).
Sous certains aspects, nous sommes des oubliées et oubliés de l’histoire, peut-être des tabous sous certains aspects. Je ne suis pas une grande fan de l’idée d’appliquer un terme à des situations antérieures à l’invention de celui-ci. J’y vois un peu la même chose que dans les diagnostics post-mortem d’autisme. Pour autant, les variations dans le genre, des négations d’une universalité de la binarité existent bel et bien, sans doute depuis toujours. L’émergence, sans doute, de notre plus grande visibilité ces dernières années permettent la réalisation de nouvelles recherches et leurs diffusions et c’est une bonne chose. C’est ce que l’on peut appeler le transgender turn, en suivant ce qu’écrit M. W. Buchowski dans son chapitre The transgender Turn, Eleanor Rykener speaks back. Elle y développe notamment l’idée d’un écart depuis la “cistoire” vers une prise en compte de nos vécus et de notre regard.
Un spectre hante l’occident, celui des transcêtres. On peut retrouver toute sorte de personnes dans lesquelles nous pouvons retrouver des echos de nos dysphories, de nos parcours de transition. Certains sont des groupes entiers, comme les Galles, d’autres sont des personnages historiques comme l’impératrice Elagabal ou la chevaleresse d’Eon. On peut d’ailleurs s’amuser des pages en français et en anglais consacrés à Eon dans Wikipedia. Dans la première, il s’agit de Charles d’Eon de Beaumont, dans la seconde de Charlotte d’Eon de Beaumont. Un choix qui n’en est sans doute pas un et dont je ne connais pas les raisons, mais qui interroge tout de même. Il renvoie sans doute à une divergence entre une compréhension anglosaxonne et française de cette figure singulière. Des éléments qui entrent aussi en jeu dans la diffusion des représentations historiques.
Dans une autre newsletter, je reviendrais sans doute sur ces questions, ces personnages historiques ou fictifs qui indéniablement, ou pas, peuvent être mis en relation avec nous, mais ce n’est pas mon objet cette fois. Je m’interroge plutôt sur le parallèle entre mon histoire personnelle, celle qui se joue en lien avec mes amis pré-transition, et l’Histoire. Se comprendre comme trans est un cheminement assez long, c’est déjà un apprentissage en lui-même, c’est la confrontation à une réalité qui est silenciée.
En l’absence d’idées que des personnes trans, ou assimilables à des personnes trans, existent depuis longtemps (toujours peut-être, comme le dit le titre de la châine youtube de Sophie Edwards) qu’elles existent aussi dans d’autres cultures, pourrait être positif pour aider les jeunes trans à se construire, tout en aidant, peut-être, les cis à saisir que nous ne sommes pas une invention de la postmodernité woke. Quand on diffuse des savoirs, on ne diffuse pas seulement des éléments de récits, on diffuse aussi une interprétation du monde, des théories sur la société, sur l’humanité. Le discours qui perdure est marqué par une cisnormativité, autant que par l’hétéropatriarcat et la binarité de genre. L’ensemble est indubitablement lié. Dans les récits, il ne semble y avoir que des hommes cis et quelques femmes cis aussi, pour faire bonne mesure. L’idée de transgresser cette norme n’est pas combattue, elle n’est juste pas mentionnée, elle n’existe pas. C’est la cistoire qui domine et le transgender turn n’a toujours pas pris le temps d’apparaître. Il est a noté, de toute façon, que l’histoire principalement diffusée reste aussi une histoire masculine, donc bon…
Faire exister une histoire marquée par le regard trans, par le transgender turn, est aussi un acte militant, comme celui de nous montrer, d’une certaine façon. Il s’agit de diffuser non pas une histoire alternative et révisionniste, mais de mettre en lumière une “hantologie” des variations de genre dont des ancêtres trans. Les plus transphobes, et autres réactionnaires, pensent que nous allons détruire leur civilisation (mot que je n’aime pas, pour un concept qui m’échappe un peu) en redéfinissant leur passé. Le fait est que, oui. Cependant, il conviendrait de remettre l’église au milieu du village (ouaip, j’ai fait réac comme LV2), leurs discours largement marqués par l’idéologie, et la philosophie spontanée qui sous-tend des siècles d’historiographie, nous ignore, alors que les traces existent. Ce n’est pas un choix délibéré de la part des historiens et historiennes, de nous ignorer, c’est une conséquence de la société dans laquelle ils ont vécu et vivent encore pour beaucoup. Faire une place à ce transgender turn, c’est aussi quelque part, regarder en arrière et dire, “à oui, il y a des traces effectivement” au lieu de continuer à les ignorer en cherchant d’autres interprétations qui ne passeraient pas sous la lame de ce bon vieil Ockham.
Il en va de même pour mon ami, mes amis. Ils sont progressistes, à défaut d’êtres tous d’une gauche radicale. Ils vivent dans une société qui voit de plus en plus de trans, non pas sur le devant de la scène, mais mis en accusation, pointés du doigts, faire l’objets de débats sur leur droit ou non à exister. Ils savent que ça existe, mais ils ne se questionnent pas sur le fait que l’un ou l’une de leurs proches puissent être trans. Soudain, ça arrive. Ils prennent les choses bien, pas de grands discours, mais tout de même ce besoin de dire.
Au fond, je le savais.
C’est peut-être vrai, je l’ignore. Pourtant je pense qu’ils n’en savaient rien, mais qu’ils ont besoin de se convaincre en faisant entrer cet épiphénomène de leur histoire dans une forme de normalité. C’est peut-être le besoin de se revendiquer comme proche parmi les proches ou de valider ce choix, comme si j’en avais besoin.
Pour moi, ce n’est pas un épiphénomène, c’est l’un des phénomènes centraux de mon existence. Ce n’est pas une question qui surgit brutalement, c’est quelque chose qui m’interroge depuis l’adolescence, sans que je puisse mettre des mots dessus. Bien entendu, je m’en souviens, je sais que je m’interrogeais sur beaucoup de points, sur mes inclinations et le fatra de ce que vous pouvez attendre d’un inventaire des doutes prè-transition. Il y a des scènes qui me reviennent, de petits points dans des myriades de souvenirs.
Mon frère et moi sommes assis sur le rebord du lit. Face à nous une grosse télé à tube catodique. Dans nos mains les manettes d’une Mega Drive. Sur l’écran des sortes de truands qui se battent contre d’autres truands. C’est Street of Rage, comme à mon habitude, j’ai pris le personnage féminin. Pourquoi ? Je ne sais pas, c’était mon habitude, comme celle de jouer Chun Lee à Street Fighter. Il a pris un autre personnage et nous nous taillons un passage dans la rue qui défile, nous défonçons des cabines téléphoniques, nous armons de bouteilles brisées, de barres de fer. Puis je suis en difficulté. “Laisse la, c’est ma sœur”. Je suis contente, une forme d’acceptation alors que je sais bien qu’il pensait à une taquinerie.
Çà n’a pas d’importance, ça n’en a aucune.
Ma transition, il n’en sait rien aujourd’hui, ce qu’il y avait au fond de moi, il n’en savait rien non plus. Je n’en savais rien, en réalité. Je prenais ce personnage sans vraiment réfléchir, le choix n’était pas immense, trois combattants, sensiblement les mêmes dans le game play, dans mon souvenir du moins. Nous avons sans doute joués des milliers de fois à ce jeu, nous avons joués à d’autres aussi. Pourtant, c’est mon seul véritable souvenir et il m’accompagne. Il y a sans doute une raison pour laquelle il est resté au détriment de tant d’autres. Toujours est-il qu’il ne prend du sens que dans la façon dont je le construis et je vous le présente. Il apparait sans doute en lien avec ma transition, et pourquoi pas ? C’est bien possible, j’avais ça en moi. Il véhciule cependant une théorie de moi-même, de cette femme trans déjà vieille qui aurait déjà marqué des signes dans le passé.
Cette histoire personnelle est l’histoire rassurante pour la société. Se décidant à nous octroyer une place, marginale, elle a besoin de cette théorie des personnes trans comme marquant dès l’enfance des traits de l’autre genre, à l’image de l’abbé de Choisy vétu au féminin jusqu’à prendre l’abi (même si en l’occurrence, il s’est sans doute agit plus d’une injonction parentale que d’un choix). C’est une théorie dans laquelle nous sommes habitués à nous fondre, pour une raison ou pour une autre, et qui n’a pas grand sens de mon point de vue. Une tentative de nous rendre intelligible dans un cadre qui soit précis, la pauvre personne qui a souffert toute sa vie. Sans nier les souffrance qui nous frappent, elles sont principalement le fait de la société et ne suffisent pas réellement à nous caractériser.
Cette construction de nos vies comme autant de souffrances découle partiellement de cette théorie de la société, cisnormée, hétérosexuelle, binaire, patriarcale… Hors de sa norme, il n’y aurait pas de salut, mais seulement la souffrance. Pour cause, cette dérogation à la commune humanité, qui semblerait normale, nous placerait de fait dans cet état, détaché de la nature ou de la civilisation, peu importe les termes réactionnaires employés. Et si l’on fait un peu le tour de la littérature sur le sujet, on retrouve assez souvent des cases similaires aux marges de la société, que ce soit par la travail du sexe ou l’exercice de charges religieuses, parfois les deux en même temps.
C’est peut-être ce que je tente maladroitement de faire ici, prendre le clavier pour raconter de façon pointilliste et sans doute inutilement compliquée, mon histoire. Pour autant, ça va plus loin et d’autres mieux que moi, le font déjà. Nous subissons le poids écrasant et constant de ceux qui, chargés de bonnes ou de mauvaises intentions, décident de parler de nous, pour nous, contre nous. Produire des représentations, de ces trans d’un autre temps, des variations dans le genre qui existent ou ont existé, c’est se réapproprier notre histoire et produire aussi un discours sur la société.
Il ne s’agit pas de dire que la transition est toute rose, mais de sortir de la case dans laquelle le cis gaze nous place, comme si nous devions êtres des objets de compassion, tout juste bon à apparaître à l’angle d’un discours politique pour lui donner une dimension progressiste, ou de détestation, pour fournir de nouvelles cibles à ceux qui ont fait le tour des haines consommables. Il s’agit aussi de dire qu’en dépit de ce qu’il pourrait sembler, nous sommes là depuis longtemps et que nous réclamons juste le droit à une place dans l’histoire et dans la société. Je n’invente rien en écrivant ça. Bien au contraire, les assos trans et des chercheurs dans les transgenders studies, l’ont déjà fait, le font déjà.
Nous voulons que les choses changent, du moins moi je le voudrais, et ça passe aussi par la construction de représentations à opposer à celles qui, trop longtemps, nous ont été imposées, détruire la cisnormativité, le binarisme, l’hétéropatriarcat… oui, quelque part, foutre à bat ce qu’ils s’imaginent être la “civilisation occidentale,” mais qui n’existe finalement que dans leurs fantasmes passéistes nourri par une histoire tronquée.