Kessel

1954 Roberta et les autres

Après avoir lu l’histoire de Roberta Cowell racontée par elle-même, j’ai voulu me confronter aux autres textes que me proposait Gallica en cherchant à la fois sous son nom et son deadname (je n’arrive pas à me faire à morinom).

Transdidaxie
19 min ⋅ 26/06/2026

Vous vous en doutez, si un journal comme France Soir a acheté ses souvenir, c’est qu’il y avait sans doute un lectorat pour ça. Son histoire faisait le buzz. Avec un petit côté voyeuriste, l’existence de cette personne trans était un filon à exploiter au maximum.

Il y a un peu de tout dans cette quarantaine d’articles publiés entre 54 et 55. Certains reviennent sur l’histoire de Roberta Cowell, d’autres invoquent son nom pour discuter de points qui ne leur sont rattachés que de façon très lointaine.

Avant de passer aux articles plus consistants, je vous laisse quelques brèves pour vous donner une idée de l’ambiance. La nouvelle est suffisamment importante pour que des breaking-news apparaissent rapidement. Les textes ne disent pas grand-chose, mais ils évoquent à eux-seuls l’exceptionnel que constitue la transition de Roberta aux yeux des rédactions :

Le cas le plus extraordinaire de changement de sexe vient de se produire en Angleterre. Robert Cowell, 35 ans, père de deux filles, a changé de sexe et est devenu une jolie blonde appelée maintenant Roberta. (L’Abeille, 14 mars 1954)

Les articles se retrouvent principalement entre 1954 et 1955. Dès mars 1954, donc, le monde apprend pour son changement d’état civil. L’année suivante, elle revient sur le devant de la scène en raison de la publication de son livre, qui donne lieu à d’autres brèves dans les rubriques littéraires.

Avec Roberta Cowell qui vous dit : « comment je suis devenu(e) femme », aux éditions Plon. On connaît l’histoire de cet as d’aviation britannique devenu femme après les opérations ed débarquement. Du moins, on croit la connaître. Mais l’auteur de cette étonnante transformation a tenu à conter par le menu, le processus de son changement de sexe, avec ses traitements hormonal, puis chirurgical. Sa structure glandulaire est parvenue à se modifier après une série de chocs scientifico-émotifs. Robert est devenu Roberta. De toute façons, l’auteur a su glisser sur le côté scabreux de sa métamoprhose et nous initier à ce singulier mystère de la génétique contemporaine. (Le petit Marocain, 15 février 1955)

On retrouve aussi dans plusieurs journaux, les interrogations d’une lectrice, qui ne manque pas de sel, puisqu’elle questionne les inégalités entre les genres :

 Si un homme devenu femme était professeur dans un établissement de l’Etat, ses appointements seraient-ils immédiatement coupés et sa démission acquise ? » demande une lectrice du « Daily Herald », à la suite de la « transformation » du capitaine de la R A F. Bob Cowell en miss Roberta Cowell. « Toucherait-il alors les allocations de la femme au foyer ? Et si un professeur femme changeait de sexe à la suite d'une opération chirurgicale, bénéficierait-elle des 25% d'augmentation qui séparent le traitement des hommes de celui des femmes ? Serait-elle également admise aux concours qui, jusqu’ici, ne sont ouverts qu’aux candidats mâles ? » Tout ceci, conclut la « fidèle lectrice », mérite quelques instants d'attention... et mérite peut-être aussi l'opération. » (Paris-presse, 14 mars 1954). 

Au-delà de ces quelques cas, qui sont généralement redondants, on pourrait classer les informations en trois grandes catégories. Dans la plus grande partie du corpus, il s’agit de remettre en question le récit de notre héroïne ; ensuite, ce qui est interrogé, c’est le danger que fait peser la transition (oui, j’anachronise tarpin) ; enfin, il est question d’autres cas qui sont peut-être angoissants pour les auteurs, mais qui renvoient à des parts de nos mémoires et histoires silenciées.

La duplicité de la femme trans et autres discours si courants…

C’est certainement la première chose qui m’a sauté aux yeux lorsque j’ai commencé à parcourir ces articles. Différents articles remettent en question l’histoire de Roberta ou sa féminité. S’il existe des articles plus factuels, comme celui paru dans l’Echo du Maroc le 09 mars 54 qui développe une réflexion s’inscrivant dans la génétique de l’époque, elle y demeure étudiée comme un cas privé de toute agentivité, un phénomène de la nature ou de la science.

Money, money, money

Pourquoi les informations sur Roberta Cowell sont-elles sorties trois ans après sa transition administrative ? Pour l’argent, bien entendu. La femme, cet être vénal.

Peu importe la vie de Roberta, c’est le fric qui semble être la cause principale de tout ça. Après tout, dès 1954 elle vend ses souvenirs à différents journaux et en 1955 sort le livre qui raconte son histoire. Cette idée est à mettre en lien avec les discours sur les femmes trans qui feraient commerce de leurs images ou se livreraient au travail du sexe.

Dans un court entretien reprit dans Maroc-Presse (18 avril 1954), Roberta précise par ailleurs qu’elle ne souhaite pas suivre la même voie.

Un fait certain est que je ne m’exhiberai pas pour de l’argent. La première fois que l’on me verra comme phénomène, ce sera dans un grand flacon de formol, dans le laboratoires du collège Royal des chirurgiens.

Il s’agit très certainement d’une attaque contre les choix de Christine Jorgensen qui, à cette époque, est devenue meneuse de revue. Roberta ne s’exhibe pas physiquement, mais elle devient un personnage public par la publication de ses mémoires et c’est suffisant.

Dans un article de Libération daté du 15 mars 54, les choses semblent clairement posées dès le titre :

Son nouveau sexe étant contesté. L’ex-pilote de la R.A.F. Robert devenu Roberta devra-t-il rembourser les 20 millions que lui rapportèrent ses mémoires.

Dans cet article, l’auteur s’interroge sur le bien fondé de ses mémoires. Roberta aurait menti, puisque son corps ne serait pas celui d’une “vraie femme”. En effet, elle ne posséderait pas d’utérus ou d’ovaires. Preuve évidente de sa duplicité, de ses mensonges, elle devrait se trouver contrainte de rendre l’argent, comme une vulgaire François Fillon.

Dans Franc-Tireur, le même jour, on peut lire aussi :

Si l’on attendit encore deux ans pour alerter la presse, c’était surtout pour préparer les mémoires de Roberta ex-Robert Cowell. Leur publication vient précisément de commencer dans un grand magazine anglais en attendant de sortir en librairie chez un des plus sérieux éditeurs de Londres.

Parallèlement, dans L’entente du 30 avril 1954, un article rend compte d’une enquête conduite par un journal britannique et qui remet en question tout le parcours de Roberta. S’il est relativement critique des publications à charges de leurs confrères anglais, on peut tout de même lire une phrase qui renvoie à nouveau à la question pécuniaire.

Tout cela fit beaucup de bruit et valu à l’intéressée une belle publicité, ainsi que la possibilité de vendre – fort cher – ses « mémoires »

L’entreprise éditoriale se superpose alors à la transition elle-même. Elle ne serait plus qu’une sorte de mise en scène. Comme je l’ai noté plus haut, les articles ne se privent pas de faire le lien entre le travail de meneuse de revue de Christine Jorgensen et les mémoires de Roberta Cowell. Tout se résume à un élément assez simple, elles existent dans l’espace public que ce soit par l’écrit ou par la scène. On retrouve cette idée explicitement dans le numéro de Ici Paris du 07 juin 1954 :

Maintenant que, grâce à la presse et à l’édition, cet ex-pilote de la R.A.F. a pu, à la fois, gagner suffisamment d’argent pour payer, nous le supposons, le prix de ses opérations, et faire de l’exhibitionnisme dans les rues de Londres ou de Paris (le cas de l’ex-GI Christine Jorgensen devenu danseuse de cabaret est plus édifiant encore) […]

L’argent serait pour les auteurs une donnée essentielle. Roberta Cowell, comme Christine Jorgensen, se rendrait coupable de vouloir gagner de l’argent en publiant son histoire et, conjointement, de souhaiter s’exhiber. Le’ désir exhibitionniste, la vénalité ou le désir d’attention, apparaissent presque comme étant étroitement liés aux choix de Roberta.

On peut accessoirement noter qu’il serait assez facile de l’attaquer sur sa volonté d’être sur le devant de la scène à travers ses victoires automobiles, mais que ça n’est jamais fait. Il y a une bonne et une mauvaise façon de “s’exhiber” et elle a choisi la mauvaise.

Quand bien même, il y aurait une motivation éditoriale à la publication de ses informations en 1954, après trois ans de tranquillité, j’aurais simplement envie de dire “good game girl”. Après tout, je ne vois pas pourquoi les journaux devraient avoir le monopole de la vente de papier sur nos vies.

Finalement, ces journaux lui reprochent surtout d’oser exister dans l’espace public et médiatique et de prendre à bras-le-corps le récit de son existence. D’ailleurs, en miroir, certains autres journaux lui reprochent de ne pas se livrer aux interviews ou encore de fuir la publicité en s’exilant sur le continent.

De mauvais penchants

Si Roberta fait beaucoup d’efforts pour se dissocier des hommes gays dans ses souvenirs, les journalistes n’ont aucun problème à revenir sur ce point y trouvant un exemple de sa duplicité. Le choix tactique de Roberta est à prendre en contexte, par ailleurs. Les années 1950 sont la décennie des “cinq de Cambridge” ou encore de la condamnation d’Alan Turing. L’homophobie institutionnalisée est à son paroxysme en Grande-Bretagne (et ailleurs), choisir de prendre ses distances, c’est un choix tactique qui a tout son sens pour moi.

La presse, donc, ne se prive pas pour réduire Roberta à un homme gay ne s’assumant pas, un type de discours qui est toujours très présent. Les journaux amalgament alors différents éléments qui renvoient à la fois à une possible attirance pour les hommes antérieure à la guerre, mais aussi l’habitude de se vêtir en femme qui serait ancienne. Ça renvoie à la peur de Roberta de paraître efféminée, dans une lecture hétéronormée qui voudrait que les hommes n’aiment que les femmes et inversement et donc qu’un homme aimant les hommes soit un peu femme. Cet ensemble de traits “féminins” est qualifié par les journaux, assez logiquement, de “mauvais penchants.”

Si Roberta défend donc l’idée que son envie de transitionner serait intervenue après la Seconde Guerre mondiale, les journaux cherchent à montrer que ce n’est pas le cas, en allant, notamment, interviewer son épouse. Ainsi, dans le petit Marocain daté du 09 mars 1954, on peut lire :

Même avant notre mariage, mon ex-mari aimait s’habiller en femme, a déclaré l’ex-Mrs Cowell, aujourd’hui remariée avec M. Henry Paul. Cela me faisait peur, a-t-elle déclaré, mais je croyais qu’il ne s’agissait que d’une lubie.

Elle évoque plus loin une “intuition féminine” et différentes autres caractéristiques. Je ne vois pas de raisons de remettre ce témoignage en question. Malgré le témoignage de Roberta, ça ne m’étonnerait pas particulièrement qu’elle ait commencé par du cross-dressing et qu’elle ait eu un désir de transitionner bien plus tôt que ce qu’elle affirme. Dans le contexte, c’est crédible, notamment afin de préserver son récit qui a pour but de détourner les suspicions sur son histoire personnelle.

La question de mauvais penchants se retrouve dans le numéro de Combat du 1ᵉʳ septembre 1955. Il s’agit alors d’une recension de l’autobiographie qui vient de paraître. Si d’un côté l’auteur trouve que l’ouvrage est passionnant et se montre plutôt ouvert et ne remet pas en cause le récit de l’héroïne, d’un autre côté, il se permet de questionner une possible “homosexualité”. Pour ce faire, il note des passages du livre pour les discuter et y trouver des ouvertures sur l’inconscient de Roberta.

Les homosexuels, en revanche lui inspiraient une véritable « répulsion ». Bien qu’il eut été fréquemment l’objet de propositions masculines il n’y céda jamais même pendant sa captivité en Allemagne et, apparemment ‘eut aucun mérite à y résister. C’est seulement après qu’il devint « moins intransigeant » à l’égard de ces « messieurs du troisième sexe », comme il les appelle dédaigneusement. Il ajoute même cette phrase un peu ambiguë : « je voulais bien donner libre cours à certains de mes instincts, mais je ne voulais pas devenir efféminé. »

On retrouve alors cette expression d’homme efféminé.

Un autre de ses aveux est plus suspect encore, et un psychanalyste ne manquerait certainement pas d’y voir un symptôme d’homosexualité, au moins latente. C’est lorsqu’il déclare en apprenant de la bouche d’un sexologue qu’il était victime d’« une mauvaise plaisanterie biologique », c’est à dire qu’il était en fait une femme dotée d’organes masculins, qu’il comprit tout ce qui, dans sa conduite lui avait parut jusqu’alors singulier. « Cette constatation écrit-il, expliquait pourquoi j’avais éprouvé si souvent le besoin d’affirmer ma virilité, pour quoi j’avais toujours été plus à l’aise avec les femmes qu’avec les hommes, et pourquoi le corps masculin m’avait inspiré un tel dégoût ». Il semble qu’à un homme foncièrement normal, ce dégoût apparaîtrait plutôt comme une marque de virilité.

Je ne cache pas que j’ai un peu de difficulté à comprendre là où l’auteur de l’article veut nous emmener. Ce n’est pas le dégout qui caractériserait un “symptôme” d’homosexualité, mais son interprétation comme quelque chose d’anormal.

En faisant remonter des traits “efféminé” aux périodes antérieures à ce qu’elle confesse, ils remettent en question son vécu. En insinuant que derrière cette transition se trouveraient un homme homosexuel, on retrouve une construction autour de sa duplicité potentielle, une anormalité qui cacherait son nom.

La perruque et des seins “temporaires”

La plupart des articles qui parlent de Roberta insistent sur ses formes et sur sa longue chevelure blonde peroxydée. Tout est fait pour lui donner une apparence de femme fatale, de vamp. Et pourtant, les journalistes, sans en avoir l’air, semblent s’amuser à montrer des irrégularités dans cette image et insinuer, d’une certaine façon, qu’elle ne serait pas ce qu’elle prétend être. Ainsi dans le Maroc-Presse du 18 avril 1954 :

Elle a quitté Rome vêtu d’un élégant costume de voyage. Ses cheveux tombant jusqu’aux épaules de blond clair sont devenus blond foncé.

[…]

Miss Cowell, grande, bien charpentée, la taille fine, les hanches larges et ayant 91 centimètres de tour de poitrine n’attirait pas l’attention en gare de Rome. Sa voix est un peu rauque, son vocabulaire un peu argotique (cockney) et elle emploie fréquemment des locutions en usages dans la RAF et les autodromes. Elle utilise un rouge à lèvre très vif.

En d’autres termes, Roberta n’attira pas l’attention, c’est une femme comme les autres en gare de Rome. De longs cheveux, un rouge à lèvre, des mensurations (Pourquoi les préciser ? Je sais qu’il est commun de s’arrêter sur la plastique des femmes, y compris politiques, mais est-ce qu’on va aussi loin dans le descriptif pour une femme cis ?) elle est assez belle, sans doute, mais voila, elle ouvre la bouche, elle a la voix rauque, des intonations, des locutions qui crient la masculinité dans une forme presque caricaturale (désolée, je surinterprètent un peu, mais ça vient sans doute du fait que je déteste ma voix).

Au-delà des formes, c’est la chevelure qui semble l’élément le plus important, dans une association étroite entre chevelure longue et la féminité. Cette construction journalistique, ce choix d’insister sur ce trait particulier, ouvre la porte à de nouvelles attaques.

Ainsi, dans le Franc-tireur daté du 15 mars 1954, un article est sobrement intitulé « le capitaine Cowell devenu Roberta portait une perruque ». Le journal y reprend des informations parues dans le Reynolds News, une enquête de journalisme d’investigation, sans doute, qui a permis à un journaliste d’apprendre que Roberta se serait acheté une perruque. Pour ajouter au grotesque de l’enquête un dialogue est reconstitué.

— Je veux une perruque blonde à la Veronica Lake avec une frange, dit-il à Mr Gerald Rex, marchand de perruques de Marble Arch à Londres

— Est-ce pour une dame ?

— Oui, mais si elle me convient, elle conviendra également à cette dame. Nous avons la même pointure.

Robert-Roberta paya la perruque seize mille francs. (Le journaliste a reconstitué l’histoire chez le marchand). Un mois plus tard, le changement d’état civil était enregistré.

La reconstitution et le paragraphe qui la suit a tendance à faire croire que c’est cette perruque, une supercherie visiblement, aurait permis le changement d’état civil (ce qui est faux). Ce qui semble être reproché à Roberta, c’est aussi de ne pas avoir été complètement franche avec le perruquier, mais il n’est pas besoin d’être trans pour se douter qu’avouer directement le but de cet achat ne serai pas passé aussi simplement. Avec cette chevelure méphitique Roberta aurait ainsi manipulé la presse, le public et, pire encore, l’administration. Cependant, la perruque est présente dans les souvenirs de Roberta. Elle dit en avoir acheté une afin de couvrir ses cheveux en train de pousser.

Si là, elle est attaquée pour cet effort de féminisation capilaire, il y a fort à parier qu’elle aurait été attaqué comme n’étant pas assez féminine si elle ne l’avait pas fait. On connait la chanson.

La perruque ne fait pas partie du corps, c’est un accessoire, mais un phénomène similaire s’attache aux « vestiges féminines » (ses seins). Les journaux interrogent en effet sa poitrine qui ne serait que temporaire. Ils avancent ainsi, dans la dépêche de Constantine, le 11 avril 1954, que sa poitrine ne se maintiendrait qu’à travers des injections régulières d’hormones. On sait maintenant que ça ne fonctionne pas comme-ça, mais j’ignore si les journalistes de l’époque le savaient ou non. Si d’un côté la féminisation hormonale (ou hormonique visiblement à l’époque) passe pour un progrès de la science et ne semble pas être décrite comme une supercherie, on retrouve donc aussi l’idée qu’il ne s’agirait que d’un moyen d’abuser de la crédulité des gens, de les tromper. Puisque les injections ne se font pas en une seule fois, ce serait bien le signe qu’il n’y a rien de naturel et que le corps de Roberta serait un artefact scientifique.

L’abuseuse face aux médecins détenteurs de la Vérité

La chevelure et les seins, comme « le rouge à lèvre vif » ou les vêtements élégants, ne sont qu’en première ligne de la transvestigation à laquelle se livrent les journalistes. Il s’agit, bien évidemment d’éléments directement perceptible de la féminité essentialisée. D’autres traits son cependant convoqués pour mettre en lumière le fait que Roberta ne serait pas une femme. Cette construction se trouve en lien direct avec les médecins, seuls habilités à dire la vérité du corps. L’un des premiers médecins convoqués est ainsi le père de Roberta. Il produit alors un discours sur sa fille qui est employé ou à charge ou à décharge. Ainsi, Le soir (03 mars 1954) rapporte ses propos tenus dans le sunday pictorial :

La peau de Roberta est devenue plus blanche a notamment déclaré le docteur. Sa poitrine s’est complètement développée et elle ne se rase plus depuis un an ou deux. Psychologiquement, le changement est maintenant presque terminé et son attitude mentale en face de l’existence est essentiellement féminine. Du point de vue anatomique, la transformation de Roberta est aussi complète que possible. Cependant, elle ne peut avoir un utérus et des ovaires, caractères fondamentaux de la féminité strictement parlant. Elle ne pourra jamais être une femme physiologiquement complète car ce n’est pas là un cas d’hermaphrodisme où l’individu naît avec les caractères primaires des deux sexes.

Le docteur Cowell, contrairement à la majorité des auteurs ne mégenre pas sa fille et semble accepter totalement sa transition. D’un autre côté se joue cependant la question de ce qui fait une femme. Il réduit alors la Femme (avec un grand F parce qu’on parle presque de la forme idéelle dans le ciel des idées) à ses fonctions reproductrices.

Le 23 mars 1954, France soir (qui publiera deux mois plus tard le témoignage de Roberta) se sert de cette même citation dans un article à charge. Intitulé « Roberta Coell n’est pas et ne sera jamais totalement une femme déclare le père de l’ex-pilote de la RAF ». Il rapporte par ailleurs que le sunday dispatch propose que Roberta se soumette à un examen médical.

Le sunday dispatch va plus loin. Il demande si Roberta n’est pas « un homme efféminé qui s’est persuadé qu’il avait changé de sexe ». Qu’elle se soumette à un examen médical complet dont le journal payera les frais.

Nous retrouvons alors la suspicion qu’elle fut un homme efféminé qui se jouerais d etout le monde grace à des artifices médicaux. Face à cela, seul le discours médical pourrait atteindre la vérité, une vérité qui reposerait sur la seule présence d’un utérus et d’ovaires. Déjà à l’époque, cependant, il y avait des voix plus proches de nos points de vue et notamment Michaël Dillon.

Face à la possibilité que Roberta fut une personne intersexe, les mêmes praticiens et scientifiques se trouvent devant une impasse. Ils cherchent à trouver des explications, à comprendre ce qui leur échappe avec le besoin de la faire entrer dans le cadres qu’ils connaissent. Le 09 mars 54, L’écho du Maroc écrit ainsi :

Cette aventure d’ailleurs a laissé quelques savant assez sceptiques sur ce « changement de sexe ». Des cas aussi étonnants n’avaient pas été encore constatés. Des médecins, interrogés sur celui de Cowell, sont catégoriques : le capitaine de la RAF n’a jamais été un homme ni une femme!En deux mots, a déclaré un éminent praticien dont les règles du conseil de l’ordre interdisent de dire le nom – mais qui est pour ainsi dire un spécialiste de ces questions – en deux mots, Robert Roberta ne sera jamais davantage une vraie femme qu’il n’a été un homme complet.

On peut souligner les interrogations qu’ouvrent cette dernière phrase. Après tout, qu’est-ce qu’une « vraie femme » ou un « homme complet » ? Pour la vrai femme, on peut subodorer qu’il s’agit d’une femme hétérosexuelle qui possède utérus et ovaires. Une nouvelle fois, un blocage de la femme essentialisée dans sa fonction au sein du système reproductif. Parallèlement, l’homme n’est pas vrai, il est complet. Pour le coup, il me semble assez difficile de déterminer ce dont il s’agit, puisqu’au niveau anatomique, il portait le service trois-pièces.

Mais la question est aussi celle de la stérilité. Le même spécialiste inconnu est à nouveau convoqué quelques lignes plus tôt.

Je ne crois pas que Roberta puisse jamais être mère. Elle a peut-être un ovaire, mais elle n’a pas les organes permettant une gestation. Je ne crois pas non plus que Robert ait été un véritable homme capable d’engendrer des enfants. Comme on faisait remarquer au spécialiste que Mme Cowell pourtant avait donné le jour à deux fillettes, il s’est contenté de répondre. Tout ce qu’on peut dire, c’est que Mme Cowell a été mère. Et le médecin a affirmé qu’il était scientifiquement impossible que Robert Cowell ait été père.

En l’absence du concept de “transition” et en raison du petit nombre de transitions médicales, il est assez logique que le rasoir d’Ockham les pousse à remettre en question la fidélité de Mme Cowell.

De son côté, Jean Rostand (le fils d’Edmond et un grand biologiste de l’époque) fait de nombreuses hypothèses dans Constellation, le 1er mai 54. Il y développe toute une théorie sur le fait que Roberta puisse être porteuse de deux chromosomes X.

Si bien que conçu comme une fille, il naquit avec l’aspect d’un garçon. L’inversion de sexe fut même assez complète pour que Cowell, devenu adulte, puisse être père à deux reprises. Plus tard, sous l’effet de conditions internes également mystérieuses, l’évolution sexuelle, changeant de sens, s’orienta vers la féminité. Et en fin de compte, grâce à l’assistance de la médecine et de la chirurgie, Cowell put retrouver son véritable sexe, son sexe originel ou « génétique », comme disent les savants, le sexe féminin inscrit en lui par la nature aux premiers instants de la conception.

Tous les scientifiques ne sont donc pas nécessairement hostiles à la transition, mais ils tentent tout de même d’expliquer le phénomène en s’appuyant sur leurs connaissances et restent représentés par les journaux comme seuls détenteurs d’un discours de vérité et d’une capacité explicative. Roberta, n’est pas une personne, elle est un sujet d’étude, de débat, comme nous le sommes encore assez souvent.

Au-delà, ce qui lui est reproché serait d’avoir user des certificats qui lui ont été fourni pour avoir obtenu, oh sacrilège, un changement de l’état-civil (un fait très grave, selon l’Entente du 30 avril 54). Différents articles reprennent ainsi les témoignages du médecin ayant fourni à Roberta les documents lui ayant permis sa transition administrative. La praticienne explique alors que le document avait pour but de permettre à notre héroïne de subir les opérations qu’elle souhaitait, mais qu’elle en a abusé en l’employant devant l’état. L’entente mentionne alors que The people aurait demandé à la Chambre des communes de remodifier l’acte d’état-civil afin de régler cette situation gravissime.

L’état et la médecin seraient alors les seuls à pouvoir exprimer nos vérités. Une vérité médicale, d’un premier côté, qui peut se permettre de désigner les contours de l’être « femme » et donc d’en exclure des personnes, pour des raisons assez confuses. L’état ensuite, comme chambre d’enregistrement et de validation de cette information. La duplicité de Roberta aurait alors été de se jouer des médecins pour obtenir un document lui ayant ensuite permis un attentat contre l’état à travers ce changement d’état civil.

Culpabilisation

Ha, les enfants.

Nous ne serions pas au XXIe siècles si nous n’étions pas habités aux différents discours LGBTphobes qui se cachent derrière le paravent de la protection des enfants. Dans les faits, on sait très bien qu’ils n’en ont rien à faire, mais c’est comme les racistes qui nous expliquent qu’on doit s’occuper de nos propres SDF, sans rien faire non plus.

Cette question se retrouve déjà dans le cas de Roberta. Elle a deux filles, comme c’est mentionné encore plus souvent que sa chevelure. Cet acte de procréation est marqué comme un signe indiscutable de sa virilité pré transition, en parallèle avec ses exploits de pilote. Dans Le petit Marocain du 09 mars 1954 l’ex-épouse de Roberta dit :

J’ai tout raconté à la plus grande qui a onze ans, dit-elle. Elle semble avoir très bien pris la chose, mais peut-être ne se rend-elle pas bien compte. Je lui ai tout expliqué du mieux que j’ai pu et c’est une fille intelligente.

Dans tout le corpus, il s’agit de la seule mention de ce que les fillettes pourraient penser de la transition de Roberta. Les autres articles parlent d’elles, mais seulement pour les plaindre ou pour rappeler à Roberta, qui a eut le malheur d’écrire que son instinct maternel s’était développé, qu’elle a déjà des enfants et qu’elle les a abandonné.

Mme Cowell, a donc informé sa fille aînée, qui ne semble pas particulièrement troublée. Mais la seconde partie de la phrase précise qu’elle n’a sans doute pas tout compris. De toute évdence, il est évident ue les enfants devraient avoir la transition en horreur ou quelque chose comme ça.

Le propos de ces articles n’est pas de protéger les enfants, mais de se servir d’eux afin de faire culpabiliser Roberta, même s’il est peu probable qu’elle ait lu tout ça. C’est aussi un moyen de faire tenir la ligne à toutes celles qui pourraient se trouver dans une situation comparable.

Nous sommes nombreuses à connaître une forme de culpabilité vis à vis de nos transition, de la « peine » que nous pourrions infliger à nos proches. C’est une méthode qui fonctionne très bien.

Le regret

Dans L’entente du 16 mars 1954, un article au titre amusant et légèrement détonnant « Quantum mutatus ab illo... » va chercher la figure d’Enée pour parler de Roberta et de ses changements. Il aborde une question qui nous est tout aussi familière, celle de la temporalité.

À écouter les autres, la transition n’intervient jamais au bon moment : ou elle intervient trop tôt, il faut prendre le temps de la décision, tu pourrais regretter ; ou elle intervient trop tard, franchement c’est un peu bizarre d’avoir attendu si longtemps, non ?

L’article pour sa part réussi l’exploit de faire les deux :

Quand même, ne trouvez vous pas que M. Robert a mis du temps à se décider ? Trente cinq ans de masculinat et des plus effectifs nous dit-on puisqu’il est deux fois père, avant d’opter pour le clan opposé ! On ne peut pas dire qu’il n’a pas mûrement réfléchi. Mais ce qu’il sera intéressant de savoir c’est s’il aura des regrets de son ancien état. J’ose espérer qu’il ne mettra pas un laps de temps égal à peser le pour et le contre. Et s’il était tenté de recouvrer ses premiers attributs de son existence que les chirurgiens qui opèrent ont prévu des boutons à pressions au lieu des habituelles sutures au calgut !

Il ne s’agit plus là de la duplicité de la femme trans, mais potentiellement de son inconstance (Souvent femme varie…) puisqu’elle sera sans doute amenée à changer d’avis. Roberta a pris beaucoup de temps pour se décider… Cette idée laisse assez songeuse sur ce que les cis (même ceux d’aujourd’hui) imaginent de la transition. Ils semblent voir de l’indécision là où il y a une réflexion difficile, la conscience des reproches que va nous faire la société, des difficultés que nous allons rencontrer. Si des personnes détransitionne, très peu en réalité, c’est principalement aussi en raison de la société elle-même, pas parce qu’elles ne sentent pas mieux dans leurs vies.

Les dangers

Le danger apparaît déjà dans ce que je notais plus haut. Bien entendu, cette femme trans avec sa duplicité est un danger pour la société. Elle brouille les cartes bien établie par la médecine et par la loi. Pour autant, certains articles vont plus loin que cette dénonciation.

Dans un article du 15 mars 1954 de Ici Paris, on peut lire :

Mais si, comme les biologistes semblent l’admettre, il faut s’attendre à voir se multiplier les changements de sexe, on risque de se trouver un jour devant des problèmes insolubles et douloureux, dont par-dessus le marché tout le poids s’abattra sur des êtres parfaitement innocents, comme cela s’est déjà produit en diverses occasions par suite de recours à l’insémination artificielle.

Il s’agit donc, d’une forme de généralisation de ce que j’écrivais plus haut autour de la culpabilisation de Roberta au-sujet de ses enfants. Ici encore, c’est bien des enfants, potentielles victimes (on se demande comment) de la multiplication des transitions qui paieraient le prix de nos turpitudes. Parallèlement, il s’agit alors des premières lueurs de ce qu’on pourrait appeler une épidémie de transition, pour reprendre le vocabulaire actuel des transphobes. Puisque c’est bien de cela dont il est question. Et ça continue dans le paragraphe suivant :

Il faut aussi compter avec les complications qui résulteraient bientôt pour l’état si les gens étaient laissés libres d’avoir recours, à leur guise, au traitement hormonique dont, ajoutons-le, les milieux religieux condamnent naturellement le principe avec sévérité parce que, disent-ils, en changeant la nature physique d’un individu, on incluence nécessairement sa vie intérieure, donc son âme, et que l’âme est la propriété de Dieu seul.

Le choix individuel d’effectuer une transition s’avère donc bel et bien un danger pour la société dans son ensemble. Nous brouillons les cartes et empêchons le monde de tourner correctement (un monde qui, visiblement est fixe, une société qui n’aurait sans doute jamais évolué). La personne, de toute évidence, ne serait qu’un être égoïste risquant de causer des troubles notamment avec les milieux religieux, mais aussi avec les scientifiques :

En définitive, le cas de Roberta Cowell semble, en Angleterre, avoir transformé la curiosité soulevée auparavant par le cas de Christine Jorgensen en un malaise trouble que le physicien et chimiste Lord Boyd-Orr a résumé en déclarant : Il semble de plus en plus que la science est en train denous donner la puissance des anciens dieux, sans nous donner leur sagesse. Il est grand temps que les savants entreprennent d’éclairer le public sur le fait que certaines découvertes biologiques sont plus redoutables pour le sort de l’humanité que la bombe atomique.

Nous sommes des bombes, indubitablement, mais je n’aurais certainement pas vu les choses sous cet angle. Le problème qui est développé dans cet article, au-delà de la transition, est bien celui de la science des hormones. Comme je l’ai dit plus haut, il n’est pas complètement possible de dissocier l’histoire de Roberta de celle de l’homophobie dans l’Angleterre de l’époque. Ainsi, dans le même article, il est question de l’usage des mêmes hormones afin de solutionner le problème, préserver l’ordre hétérosexuel par la féminisation forcée des homosexuels.

La société doit perdurer et une même crainte/haine porte sur les trans et sur les gays qui déliteraient ses fondements. L’hormone qui peut servir à notre émancipation peut conjointement servir à l’oppression des autres. J’ai vu passer, il y a quelques temps, une transphobe nous utilisons les mêmes hormones que celles qui ont été infligées à Turing. D’un, c’est faux, de deux, à l’époque de Turing, il y avait déjà des femmes trans sous traitement hormonal (de trois, fermez vos gueules).

Les hormones, cette science mystérieuse et méphitique est convoquée dans différents articles avec la crainte que peuvent ressentir les hommes face à une féminisation. Ainsi, Ici Paris le 17 janvier 55, convoque Roberta Cowell afin de parler de tests pour des produits contre la chute de cheveux (presque caricatural, n’est-il pas). Le problème est qu’un des produits développés a conduit à une féminisation des testeurs et qu’il y a véritablement à craindre que cela se reproduise. Le 05 mai de la même année, le même journal, tourne son attention vers un certain Adophus, un roi du sucre étasunien. Cet homme, déplorable, battait sa femme et a choisi de suivre un programme pour arrêter, programme qui passait visiblement par la prise d’hormones. Ayant soudainement conscience que quelque chose lui était sans doute enlevé, puisqu’il n’éprouvait pas d’attirance pour les belles infirmières, il s’est décidé à violer une voisine de chambre. Not a trans, pourrait-on dire, et pourtant, ce problème là se trouve aussi associé à la Roberta et à la transition.

Où est le rapport, me direz vous ? C’est très simple, ce danger qui court derrière l’histoire de Roberta et des autres, c’est celui de la féminisation des hommes en général. La peur que quelque chose leur soit arraché du simple fait de nos existences.

La transition se répand, c’est un problème individuel pour chaque homme qui risque de se réveiller un matin dépourvu de son sexe, mais c’est aussi, encore une fois, un problème de pour les fondements mêmes de la société, pour la famille (pensez à ces images pleines de larmes des homophobes se donnant la main pour refuser le mariage pour tous).

Ainsi le 1er novembre 1954, un article de France-Illustration développe une liste de cas de personnes transitionnant et cherche tous les problèmes que cela peut occasionner.

De pareils phénomènes n’ont, pratiquement, qu’une importance limitée lorsqu’ils surviennent avant le mariage. Ils détraquent les ménages de manière irrémédiable lorsqu’ils surviennent après, et surtout lorsqu’ils ne frappent pas simultanément Madame et Monsieur, transférant à l’une les attributs de l’autre et à l’autre les appâts de l’une. Dans ce cas – qui n’a pas encore été observé – il est en effet assez facile de substituer papa à maman et inversement. Il est en revanche à peu près impossible de doter une progéniture quelconque de deux pères ou de deux mères à la fois : il y a des chocs auxquels la famille la plus unie ne résiste pas.

L’histoire de Roberta, et de Christine Jorgensen ou des autres, conduit donc à une remise en question de la société dans son ensemble et ces journalistes s’en font l’écho. Ils sont affolés par ce futur dans lequel nous plonge l’ouverture de la boite de Pandore Hormonale. Ils prennent bien soin d’ignorer tous les cas antérieurs, tous les transcêtres qui ont émaillé l’histoire sans avoir besoin d’hormones.

Je rigole de leurs craintes, nous vivons très bien, mais je ne devrais pas vraiment. Il n’y a pas beaucoup de choses à changer pour retomber dans les rhétoriques réactionnaires bien trop actuelles. La transition serait un danger pour la société, nous serions des personnes manipulatrices, menteuses, des homosexuels ne s’assumant pas (l’homosexualité étant aussi visiblement un problème).

Nous menacerions de détruire la société, et pourquoi pas, nous pourrions sans doute la rebâtir en trois jours.

A coté de ces dangers, pourtant, des articles nous conduisent aussi à comprendre que déjà à l’époque, les personnes trans sont présentent et que leur émergence au grand jour ne peut pas être endiguée. Ils veulent y voir une épidémie, nous serions alors une maladie du corps social, c’est leur haine qui fait ça.

Ces autres modèles

Roberta faisant les gros titres dans la presse, elle est un peu comme la référence dans ces années là, conjointement avec Christine Jorgensen. C’est donc dans ce cadre qu’elle se trouve convoquée comme référence dès qu’il s’agit de parler d’autres personnes trans. Bien entendu, comme je l’ai écrit plus haut, elle est reliée à une forme de développement des changements de sexes dans les sociétés occidentale, comme archétype d’un danger pour notre fière civilisation occidentale, mais pas seulement. Des cas individuels émergent aussi, ils sortent de l’anonyma des visages et des parcours trans ou intersexes.

Ainsi, dans le numéro du 22 mars 1954, Combat aborde différentes autres personnes. C’est ainsi le cas de Joséphine Jefferson, qui n’est évoquée que de façon rapide, pour souligner sans doute, que les transitions de sexe se passent aussi au Canada. En cherchant rapidement sur internet, je suis tombée sur le blog de Maëlys McArdle. Dans un article « the first trans person in Canada » elle parle d’articles de journaux datés de 1954 qui évoquent cette femme trans, mais avec deux prénoms différents et deux ages différents. Il s’agit bien entendu sans doute de la même personne malgré ces différences, ce qui renvoie à la façon dont les journaux de l’époque traitent des personnes trans. Du reste, il est amusant de constater que dans l’un des articles qui traitent de Joséphine ou Frances Jefferson, il est fait directement référence à Roberta Cowell. Les journaux tissent des liens entre les différentes personnes transitionnant afin de rendre les cas intelligibles.

Le même article mentionne un jeune Catanais, Eduardo Simonetta qui aurait transitionné. Pour autant, je n’arrive pas à trouver d’informations sur son cas, à l’exception d’une brève de la Marseillaise du 20 juillet 1955. Il ne lui est pas consacré directement, cependant et je ne sais donc a peu près rien de la vie de ce jeune homme (mais je vais chercher).

A l’exemple de leur ami Eduardo Simonetta, qui jusqu’à l’an dernier était une jolie fille, deux paysannes du Mont Aspromonte (Sicile), Maria et Marina Sorbara, 16 et 20 ans, dont la conformation n’était pas exempte d’anomalies, vont sortir d’une clinique de Catane en portant la culotte avec deux états civils masculinisés.

Bien joué, les garçons, mais je suis un peu frustrée de ne pas en savoir plus.

Un autre article compare directement Roberta Cowell a une autre femme trans, « Mme Wind », sur laquelle je n’arrive pas encore de trouver de sources. Cette citoyenne allemande aurait essayé, selon Dimanche matin (20 février 1955) de publier ses mémoires. Elle aurait en effet transitionné dans les années 1930 avant son internement par les nazis. L’article nous explique que la justice aurait interdit la publication de ses mémoires à la demande de son ex-femme. C’est dommage. L’article assez court explique les raisons qui ont poussé Mme Wind à vouloir raconter son histoire. Comme pour Roberta, il y a bien entendu une question d’argent que le journal ne critique absolument pas, mais aussi le besoin de s’émanciper de la catégorisation comme « malade mentale » posée par le régime nazi.

Une autre femme trans est nettement plus connue, Tamara Rees. Son parcours est assez proche de celui de Roberta Cowell. Ancienne para de l’armée américaine et parent de deux enfants, elle se serait rendue en Hollande afin de transitionner médicalement. Dans l’article que lui consacre Ici Paris le 22 nombre 1954, on retrouve les mêmes idées que celles qui sont développées autour de Roberta. C’est l’annulation de ses fiançailles, après qu’elle fut catégorisée comme « homme à l’apparence de femme » par un médecin, qui est l’objet réel de l’article.

L’existence de Tamara implique alors, pour ce même article, de décider d’autres personnes et notamment de Roberta. Dans un cours paragraphe, les auteurs discutent alors d’eunuques à la cours du Négus, puis il passe à l’histoire de Hansi Mauss. Cette dernière serait morte d’une dernière opération d’affirmation de genre dans les années 1930 (les circonstance semblent proches de celles de la mort de Lili Elbe).

La question de fond de cet article est cependant les changements sociaux en lien avec la multiplication des transitions de genre et bien entendu l’aspect légal, moral et religieux. Si l’article peut passer pour positif dans certaines parties, il n’en demeure pas moins réactionnaire avec une conclusion misérabiliste qui s’appuie directement sur une vision essentialiste, binaire et cis-hétéronormée des genres.

En attendant, il faut donc courir au plus pressé, c’est à dire prendre toutes les mesures pour éviter que d’autres êtres ne se trouvent dans la position de Robert-Tamara Rees qui, d’après celui même qui l’a opéré, n’est aujourd’hui ni homme ni femme.

Mais remarquons au moins que, même si leurs propos sont réactionnaires, ils ne remettent pas en question nos existences.

Si on laisse de côté la chronique mondaine que je citais la dernière fois et qui a pour objet Coccinelle, un dernier texte de ici Paris, daté du 07 juin 1954, mentionne l’histoire de Muriel Dubarry. Cette jeune épouse n’est pas trans, elle est sans doute plutôt intersexe. Son histoire évoque peut-être un cas de chimérisme ou à rapprocher des güevedoce. Mariée à John Dubarry, elle voit son corps changé pour se masculiniser depuis des années. Il s’agirait de la fusion inutero d’elle et de son frère, donc plutôt un cas de chimérisme, mais la description qui est faite de son histoire ne me permet pas d’avoir de certitudes sur le sujet. Toujours est-il qu’elle fait l’objet d’un long article qui développe largement sur son malheur, puisque son mariage est rompu, et sur la tristesse de son pauvre époux n’éprouvant plus de désir pour elle. L’ordre binaire, cependant, doit être maintenue. Elle aurait subi de nombreuses opérations durant son adolescence pour être une femme selon le désir de la société, mais face à l’échec de la médecine, elle se trouverait désormais contrainte d’adopter le genre masculin.

L’apparition de Roberta dans la presse permet de voir ce que les journaux pouvaient dire de la transition au beau milieu des années 1950. Force est de constater que si la science a bien évoluée et que nous sommes, personnes trans, plus fortes et plus nombreuses on retrouve au moins les germes des discours transphobes actuels.


Je suis désolée pour la longueur de cette newsletter, je vais essayer d’être plus concise les fois prochaines. Je trouvais cependant très intéressant de lire ces quelques dizaines d’articles et de voir la façon dont des journalistes cis (a priori) pouvaient parler de Roberta Cowell.

N’hésitez pas à vous abonner, je vais continuer d’explorer ces questions qui me sont chères/chair.

Transdidaxie

Par Fanny Aignan

Docteure en sciences de l’éducation et de la formation, femme transgenre, j’occupe différentes fonctions, principalement de formation, mais je suis surtout une parent au foyer occupant son temps entre le ménage, le soin et les lectures.

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