Les mémoires de l’abbé de Choisy habillé en femme sont, peut-être bien, apocryphes. Il ne semble pas y avoir de consensus sur la question. Pour autant, je trouve intéressant de les lires et de discuter de ce qui s’y trouve. Deux histoires principales se retrouvent dans ce long texte. L’auteurice, peu importe qui iel est, annonce dès le début qu’iel abordera plusieurs « intrigues ». La première est celle de Mme de Sancy et se déroule principalement dans le faubourg Saint-Marceau. Un faubourg qui a l’époque semble plutôt pauvre et malfamé si j’en crois wikipedia.
Se vêtir
C’est une étrange chose qu’une habitude d’enfance, il est impossible de s’en défaire : ma mère, presque en naissant, m’a accoutumé aux habillements des femmes ; j’ai continué à m’en servir dans ma jeunesse ; j’ai joué la comédie cinq mois durant sur le théâtre d’une grande ville, comme une fille ; tout le monde y étoit trompé ; j’avois des amants à qui j’accordois de petites faveurs, fort réservé sur les grandes ; on parloit de ma sagesse. Je jouissois du plus grand plaisir qu’on puisse goûter en cette vie.
C’est ainsi qu’elle parle de l’origine de son habitude de se vêtir en femme. Bien entendu, on pourrait discuter de ce que ça signifie d’être habillée en femme dès la naissance, dans une société où les enfants portaient bien souvent de mêmes habits qu’ils soient identifiés comme fille ou garçons. On pense facilement aux représentations de Louis XIV enfant (puisqu’il est son contemporain). On pourrait aussi discuter de cette façon de remettre, comme dans le cas de la petite marquise, la « responsabilité » d’une pratique vestimentaire sur la mère.
Donc, madame de Sancy se porte acquéreuse d’une maison au milieu de la plèbe et de quelques rentiers installés dans le faubourg Saint-Marceau. Elle prend alors l’initiative de se faire repercer les oreilles, de porter des vêtements féminins dont je vous passe la description (elle consacre beaucoup de lignes à faire des inventaires vestimentaires).
Elle commence par s’habiller de façon sobre et se rend chez le curé de Saint-Médard qui la félicite pour sa tenue qui reste dans les normes de ce que peut porter un abbé commendataire (c’est à dire un clerc qui reçoit les bénéfice d’une abbaye sans y vivre).
D’abord j’avois seulement une robe de chambre de drap noir, fermée par-devant avec des boutonnières noires qui alloient jusqu’en bas, et une queue d’une demi aune, qu’un laquais me portoit, une petite perruque peu poudrée, des boucles d’oreilles fort simples, et deux grandes mouches de velours aux tempes.
C’est dans cette tenue qu’elle fait donc le tour de ses voisines et qu’elle se rend à la messe du dimanche ou faire l’aumône aux pauvres en compagnie de son confesseur. La question vestimentaire est centrale, on va le voir. Elle vit en femme et cette féminité semble passer avant-tout par le tissu, les perruques et les bijoux.
Si elle commence sobrement, son but est simple, se faire admettre en s’éloignant de plus en plus d’une tenue qui pourrait sembler neutre, ou du moins appropriée à un clerc.
Mais au bout d’un mois, je défis trois ou quatre boutonnières du haut de ma robe, pour laisser entrevoir un corps de moire d’argent, que j’avois par-dessous ; je mis des boucles d’oreilles de diamants […] ; ma perruque devint un peu plus longue et plus poudrée et taillée en sorte qu’elle laissoit voir tout à plein mes boucles d’oreilles, et je mis trois ou quatre petites mouches autour de la bouche ou sur le front. Je demeurai encore un mois sans m’ajuster davantage, afin que le monde s’y accoutumât insensiblement et crût m’avoir vu toujours de même ; ce qui ne manqua pas d’arriver.
En lisant ces lignes, je ne peux pas m’empêcher de penser au témoignage de Roberta Cowell qui raconte grosso-modo une même évolution de sa tenue dans la période de sa transition dans les années 1950, une forme de constance assez logique. Du reste, il n’est pas impossible que nous soyons nombreuses à procéder de la même façon, une sorte de constante dans l’expérience de transition sociale.
Quand je vis que mon dessein réussissoit, j’ouvris aussitôt cinq ou six boutonnières du bas de ma robe, pour laisser voir une robe de satin noir moucheté, dont la queue n’étoit pas si longue que celle de ma robe ; j’avois encore par-dessous un jupon de damas blanc, qu’on ne voyoit que quand on me portoit la queue. Je ne mettois plus de haut-de-chausse ; il me sembloit que cela ressembloit davantage à une femme, et ne craignois point d’avoir froid : nous étions en été. J’avois une cravate de mousseline dont les glands venoient tomber sur un grand nœud de ruban noir, qui étoit attaché au haut de mon corps de robe, ce qui m’empêchoit pas qu’on ne me vît le haut des épaules qui s’étoient conservées assez blanches par le grand soin que j’en avois eu toute ma vie ; je me lavois tous les soirs le col et le haut de la gorge avec de l’eau de veau et de la pommade de pieds de mouton, ce qui faisoit que la peau étoit douce et blanche.
Ces quelques mois passés, elle affirme à ses voisines et à son curé qu’elle n’est pas en « masque » mais qu’elle s’habillera désormais ainsi. Elle pense qu’on ne peut rien lui reprocher puisqu’elle ne porte que du noir et du blanc conservant ainsi les couleurs de sa cléricature, ce à quoi le prêtre ne semble s’opposer. Passée la pure question vestimentaire et cosmétique, elle effectue donc ce qu’on pourrait appeler un coming out, elle affirme clairement à ses proches qu’elle entend être genrée au féminin et vivre désormais ainsi.
La vie au faubourg
Dans son faubourg, madame de Sancy recrée une vie sociale. Elle tient salon et organise des repas avec notamment le prêtre de la paroisse. C’est un choix contraint. Alors qu’on lui parle d’un texte dans le Mercure Galant dans lequel il est question d’une autre personne transidentifiable, elle prend la mouche.
[…] je veux bien être belle parmi vous, mais je ne vais pas dans la ville, parée comme je suis, que le moins qu’il m’est possible ; le monde est si méchant, et c’est une chose si rare de voir un homme souhaiter d’être femme, qu’on est exposé souvent à de mauvaises plaisanterie.
Dans son faubourg, elle se craie un monde dans lequel elle peut être elle-même. Elle n’a pas besoin de s’y cacher. Malgré son récit, elle dépeint tout de même une société extérieure, dans laquelle elle pourrait être la cible de transmisogynie.
Les convives semblent perplexes lorsqu’elle évoque ces moqueries. Une situation assez commune lorsqu’on discute de la transphobie avec des cis qui peinent à comprendre.Elle évoque cependant une situation dans laquelle les critiques qui sont venues jusqu’à elle semblent s’être retournées, devant l’évidence de son genre.
– Que dites-vous-là, madame ? Interrompit monsieur le curé ; avez-vous jamais trouvé personne qui ait condamné votre conduite à ce égard ?
– Oui dà ! Monsieur, j’en ai trouvé ; j’avois un oncle conseille d’État, nommé monsieur ***, qui, sachant que je m’habillais en femme, me vint trouver un matin pour me bien gronder ; j’étois à ma toilette et venois de prendre ma chemise ; je me levai. « Non, dit-il, asseyez vous et vous habillez. » Il s’assit aussitôt vis à vis de moi. « Puisque vous me l’ordonnez, lui dis-je, mon cher oncle, je vous obéis. Il est 11 heures, et il faut aller à la messe. » On me mit un corps lacé par derrière, et ensuite une robe de velours noir ciselé, une jupe de même, par-dessus un jupon ordinaire, une cravate de mousseline et une stinquerque or et noir ; j’avois gardé jusque-là mes cornettes de nuit ; je mis une perruque fort frisée et fort poudrée. Le bonhomme ne disoit mot. « Cela sera bientôt fait, cher oncle, lui dis-je ; je n’ai plus qu’à mettre mes pendants d’oreilles et cinq ou six mouches » ; ce que je fis en ce moment. « A ce que je vois, me dit-il, il faut que je t’appelle ma nièce. En vérité, tu es bien jolie. » Je lui sautait au col, et le baisai deux ou trois fois ; il ne me fit point d’autres réprimandes, me fit monter dans son carrosse, et me mena à la messe et dîner chez lui.
Je suis peut-être un cœur d’artichaut, c’est quelque chose de fort probable, mais ce court passage, qu’il soit véridique ou non, m’émeut un peu. C’est la seule fois où un membre de sa famille accepte de la genre au féminin, même si cela semble se limiter à sa tenue.
Madame de Sancy, cependant ne manque pas de souligner qu’elle reste vue comme une bête curieuse. Si elle fait la quête elle avance que les gens viennent et donnent pour la voir. Là encore, c’est quelque chose d’assez commun. La transphobie de la société, ou peut-être une forme de transphilie (la même chose sous deux angles différents), nous conduit à nous mettre en scène pour survivre, à nous glisser dans ce qui est attendu de nous. C’est parfois une question de survie, en l’occurrence madame de Sancy joue de ce regard, de cette curiosité afin d’amener de l’argent à la paroisse et aux bonnes œuvres qu’elle soutien.
Il y a un continuum entre ces paroissiens de pacotilles qui viennent pour la voir à l’église Saint-Médard et d’autres personnes qu’elle décrit quelques pages plus loin :
Je hasardai un jour d’aller à la comédie avec mon cher Maulny et sa tante, mais je fus trop regardée, trop considérée ; vingt personnes par curiosité vinrent m’attendre à la porte lorsque nous remontâmes en carrosse. Quelques-uns furent assez insolents pour me faire des compliments sur ma beauté, à quoi je ne répondis que par une mine modeste et dédaigneuse ; mais je n’y retournai pas de longtemps, pour éviter scandale.
[…] Je pris alors la résolution de demeurer souvent dans ma maison, ou du moins dans mon quartier du faubourg, où je pouvois faire tout ce qui me plaisoit sans qu’on y trouvat à redire.
Les auteurs qui remettent en question l’authenticité des mémoires évoquent notamment l’aspect libertin et scandaleux de l’œuvre. Bien entendu, il y a sans doute un scandale dans l’idée qu’un père abbé puisse vivre en femme. Il y a sans doute des passages, notamment pédophiles (je ne vois pas comment les qualifier autrement) qui sont scandaleux. Cependant, il y a comme une commune expérience trans dans les mots de la narratrice et notamment à travers le regard de la société et les contraintes qu’ils font peser sur nos vies. On remarque aussi que madame de Sancy ne cherche pas le scandale, elle ne veut pas choquer, elle souhaite seulement pouvoir vivre comme elle l’entend et pour ce faire, elle a conscience de devoir rester faubourg Saint-Marceau.
Romances ?
Si madame de Sancy parle du regard des hommes et de petites faveurs qu’elle peut leur offrir. Les seules « romances » qu’elle raconte sont des romances lesbiennes et, pour une large partie, pédophile. Je ne vois pas d’autres termes, les jeunes filles avec lesquelles elle s’installe aux vues et aux sues de leurs familles semblent très jeunes. Bien entendu, rien n’est clairement dit et, pour l’une d’entre elles, il ne semble s’agir que d’une sorte d’amour sororal. Je doit noter aussi qu’il y a au moins une fois une question de cross dressing avec une jeune fille, Charlotte, que madame de Sancy habille en jeune garçon, monsieur de Maulny. On ne sait pas si la jeune fille est totalement en accord avec cette façon de faire.
La relation à Maulny crée cependant une nouvelle vague de critiques. Elles viennent notamment de la famille de madame de Sancy. Ainsi, on lui reproche alors de se donner en spectacle avec son « petit époux » qu’elle a épousé sous le regard du curé dans une parodie de mariage. Dans cette relation, qui semble bafouer l’ordre hétéropatriarcal, ou le mariage religieux, elle enfreint une règle qui semble soudainement plus importante, au point qu’elle reçoit des lettres anonymes.
Je n’ai point l’honneur madame, d’être connue de vous, mais je vous vois souvent à l’église, et même dans des maisons particulières. Je sais tout le bien, toutes les charités que vous faites dans notre paroisse j’avoue que vous êtes belle, et ne m’étonne pas que vous aimiez les ajustements des femmes, qui vous conviennent extrêmement ; mais je ne puis vous passer l’alliance, j’ose dire scandaleuse, que vous avez faites, à la face du soleil et de notre curé, avec une demoiselle notre voisine, que vous faites habiller en homme pour avoir plus de ragoût avec elle. Encore si vous cachiez vôtre faiblesse, mais vous en triomphez : on vous voit dans votre carrosse aux promenades publiques avec votre prétendu mari, et je ne désespère pas qu’un de ces jours, vous ne jouiez la femme grosse. Songez-y, ma chère dame, rentrez en vous-même ; je veux croire que vous êtes dans l’innocence, mais on juge les apparences, et quand on voit que ce petit mari loge chez vous et qu’il n’y a qu’un lit dans votre chambre, où vos amis vous voient tous les jours couchés ensemble, comme le mari et la femme, est-ce faire une médisance que de croire que vous ne vous refusez rien l’un à l’autre ? On ne trouve point à redire que vous soyez habillé en femme, cela ne fait mal à personne ; soyez coquette, j’y consens, mais ne couchez pas avec une personne que vous n’avez point épousée ; cela choque toutes les règles de la bienséance, et quand il n’y aurait point d’offense envers Dieu, il y en aurait toujours de les hommes. Au reste, ma belle dame, n’attribuez point ma remontrance à une humeur chagrine, c’est pure amitié pour vous, on ne peut pas vous voir sans vous aimer.
On voit que dans cette lettre la critique porte sur la relation hors mariage et l’habillement masculin de Maulny et non pas sur la féminité de madame de Sancy. Cependant, on pourrait discuter de la façon dont pourrait être prise une relation qui serait plus purement hétérosexuelle. Où est véritablement le problème de ce voisin qui semble si soucieux du bon comportement des autres paroissiens ? « et je ne désespère pas qu’un de ces jours, vous ne jouiez la femme grosse » est peut-être l’une des phrases importantes. Qu’elle s’habille en femme, ça ne semble pas un problème. L’auteur emploie le féminin pour s’adresser à elle. Cependant l’emploie du verbe « jouer » renvoie Mme de Sancy à un comportement de comédienne. Il ne s’agirait que de faux semblants et non pas d’un choix de vivre comme elle en a envie.
La relation avec Maulny s’achève lorsque cette dernière est demandée en mariage par un bourgeois. Madame de Sancy ne s’y oppose pas et arrête de la fréquenter. Elle semble triste jusqu’à ce que son attention se porte sur une autre jeune fille, apprentie blanchisseuse, qui devient sa nouvelle compagne qu’elle appelle « petite sœur » cette fois-ci.
Si j’ai mis un point d’interrogation après « romance » c’est parce que tout est surtout montrée du point de vue de madame de Sancy, les filles, très jeunes, ne sont pas actrices de ces relations, elles sont plutôt des objets.
Religion
Si madame de Sancy est bien Choisy elle tire ses revenues de son statut d’abbé commendataire. Elle est clerc et dans cette optique, elle est tout de même soumise aux contraintes de l’institution religieuse. La question vestimentaire n’est pas seulement une question de genre, c’est aussi une question de sobriété.
Ainsi, on rapporta au cardinal (lequel ? je ne sais pas) qu’elle porterait des « robes toutes d’or, toutes couvertes de rubans couleurs de feu, avec des mouches et des pendants d’oreilles de diamants brillants, et [qu’elle alloit] ainsi parée et ajustée à la grand-messe de ma paroisse, où [elle donnoit] des distractions à tous ceux qui [la] voyoient. » De cette situation, elle se sort cependant assez facilement en montrant qu’elle ne porte aucune tenue extravagante, mais des habits « modestes ». .
Une autre fois, avec mademoiselle Danny, le cardinal est à nouveau alerté du comportement de Mme de Sancy et surtout de sa tenue.
Le supérieur du séminaire des vieux prêtres, qu’on venoit d’établir dans le faubourg Saint-Marceau, lui alla conter que j’étois tous les jours dans mon banc, si parée, si ajustée, si belle, avec tant de rubans et de diamants, qu’il n’osoit y mener ses séminaristes.
La question est donc assez différente cette fois-ci. Il s’agit bien de vêtement, mais surtout d’une influence qu’elle pourrait avoir sur les séminariste, ou de l’attrait qu’elle pourrait exercer sur eux. La narratrice prétend que le problème est Dany et pas elle-même. Elle se présente donc chez le cardinal avec Danny et celui-ci est convaincu de l’erreur, cependant, quelques mois plus tard, lors d’une autre rencontre :
J’étois venue toute seule sans la petite Dany. Le saint cardinal en fut peut-être fâché, et me dit que je devenois coquette, mais qu’il me le pardonnoit à cause des bonnes œuvres que je faisois.
Plus tard, lors d’une autre rencontre, encore, elle diminue sa coquetterie allant jusqu’à laisser traîner sa robe sans laquais pour la soutenir. Elle joue la modestie et la sobriété comme elle le dit elle-même. Il semble lui être permis de vivre en femme, d’être genrée au féminin, tant qu’elle conserve une modestie vestimentaire. Est-ce vraiment cela ? On peut en discuter. Après tout, quelques siècles plus tard, les attaques contre les tenues des femmes trans sont communes et portent souvent sur des vêtements qui n’entraîneraient pas autant de critiques s’ils étaient portés par des femmes cis (notez que ce déséquilibre porte aussi sur d’autres femmes minorisées, comme les femmes musulmanes).
Pourquoi ?
Madame de Sancy, presque au début du récit, interroge les raisons qui la poussent à vivre en femme. Si elle commence par accuser sa mère d’être responsable de son habitude, elle avance d’autres causes.
J’ai cherché d’où me vient un plaisir si bizarre, le voici : le propre de Dieu est d’être aimé, adoré ; l’homme autant que sa faiblesse le permet, ambitionne la même chose ; or, comme c’est la beauté qui fait naître l’amour, et qu’elle est ordinairement le partage des femmes, quand il arrive que des hommes ont ou croient avoir quelques traits de beauté qui peuvent les faire aimer, ils tâchent de les augmenter par les ajustements des femmes, qui sont fort avantageux. Ils sentent alors le plaisir inexprimable d’être aimé. J’ai senti plus d’une fois ce que je dis par une douce expérience, et quand je me suis trouvé à des bals et à des comédies, avec de belles robes de chambre, des diamants et des mouches, et que j’ai entendu dire tout bas auprès de moi : « Voilà une belle personne », j’ai goûté en moi-même un plaisir qui ne peut-être comparé à rien, tant il est grand. L’ambition, les richesses, l’amour même ne l’égalent pas, parce que nous nous aimons toujours mieux que nous n’aimons les autres.
Bien entendu, on pourrait assez facilement trouver du narcissisme dans cette vision des choses. Je ne sais pas s’il y en a vraiment, je trouve surtout son interprétation assez touchante. Ce n’est que dans le plaisir, finalement, d’être elle-même qu’elle trouve un peu de bonheur. Est-ce qu’on pourrait y voir une formulation de l’euphorie de genre ? Ce bonheur qu’elle semble ressentir dans le regard des autres, dans les commentaires, lorsqu’elle est habillée, elle nomme ça amour, mais ce n’est peut-être qu’une façon d’appliquer un mot qu’elle connaît, sur un sentiment qui n’en a pas vraiment avant que des trans parlent de leur expérience.
Le démon du jeu
Le passage de la vie de madame de Sancy s’achève non pas sur un scandale, mais en raison du risque qu’elle aurait de perdre l’appartement aux Tuileries qu’elle avait hérité de sa mère. Elle y retourne donc et c’est là que la reprend un démon, celui du jeu.
Je l’ai cru, et m’en suis bien repentie depuis ; je revins dans cette malheureuse maison et j’allai le soir chez monsieur Terrac, où l’on joue continuellement ; je rejouai et perdis des sommes immenses, je perdis tout mon argent et ensuite mes pendants d’oreilles et mes bagues ; il n’y eut plus moyen de faire la belle.
La rage me prit, je vendis ma maison du faubourg Saint-Marceau, je la perdis ; je ne songeai plus à m’habiller en femme, et m’en allai voyager pour cacher ma misère et ma honte, et tâcher de dissiper mon chagrin.
Il s’agit d’une constante chez Choisy, du moins chez le personnage-Choisy qui se trouve dans ses mémoires habillé en femme. Le jeu est toujours là qui revient dès que l’abbé cesse de vivre en femme. Dès les premières pages de l’épisode de madame de Sancy, elle écrit ainsi :
Le jeu, qui m’a toujours persécuté, m’a guéri de ces bagatelles pendant plusieurs années, mais toutes les fois que je me suis ruiné et que j’ai voulu quitter le jeu, je suis retombé dans mes anciennes faiblesses et je suis redevenu femme
J’aurais tendance à voir les choses sous un autre angle, comme si le jeu était une façon de se détourner de sa transitude, le besoin de se heurter au hasard au risque de tout perdre, pour ne plus penser. Un comportement que, je crois, nous sommes nombreuses et nombreux à avoir connu.
Bref
Je ne sais pas si ce texte est apocryphe ou non. Il a longtemps été considéré comme authentique, mais ce statut est remis en cause depuis la fin du XXe siècle sans qu’il n’y ait véritablement de consensus. Il est totalement possible qu’il s’agisse d’une tentative d’attaquer un auteur catholique influent. Il est aussi possible que ce soin une forme de roman libertin (j’y connais foutrement rien). Pour autant, j’y retrouve des passages, des émotions, des récits qui sonnent vrais de mon point de vue.
Je reviendrais cependant sur cette question de l’attribution des mémoires.
