Je fais ma maline, ici ou sur Bluesky, mais je suis loin d’être aussi fière dans la vraie vie de l’existence véritable.
On sort de l’été (du moins on voudrait bien) et l’été c’est le temps de se ressourcer, de retourner dans la famille et ma famille est comme toutes, des ensembles de cercles qui se chevauchent dans un diagramme de Venn grandeur nature.
Bien entendu, il y a ma famille au sens strict, ma compagne bien aimée qui m’accompagne dans la transition, mes enfants qui comptent plus que tout au monde. Eux sont au courant de tout, ou presque. Ils ont été premiers à le savoir. J’étais pétrifiée à l’idée de parler à mes bébés, mais ma moitié m’y a poussé. Ça s’est bien passé. Ils ont été bien élevés.
Au-delà, il y a mon frère et mes parents. Je ne suis pas la seule trans de ce cercle là, ma nièce a fait son coming out bien avant. Je l’ai poussée, parce que c’est plus facile sans doute de pousser une autre que de prendre au sérieux ses propres conseils. Je sais que je devrais le faire, que je devrais parler. Je le sais depuis longtemps maintenant. Il y a tant de choses qui pourraient être dites, tant de choses que je n’ai jamais osées formuler.
Face au mur, à chaque fois, je me dégonfle.
Je tente des brèches, dire une chose, tâter le terrain.
Ce n’est jamais le bon moment.
Mon médecin, quand je lui ai parlé pour la première fois de transition, m’a dit une chose censée (c’est rare dans le corps médical, toi même tu sais) « Il n’y a jamais de bon moment pour prendre une grande décision. » La décision est prise, je transition, socialement et même médicalement. Ça se passe bien, je suis lancée et pourtant, leur parler, ça me semble si difficile.
J’en profite pour rappeler que le corps médical est majoritairement incompétent sur la transition et que si vous en éprouvez le besoin, je ne peux que vous conseiller de vous rapprocher des groupes d’auto-support. Mon médecin, en l’occurrence, n’y connaît rien, mais contrairement à d’autres il entend apprendre. Je dois souvent faire de la médiation médicale et transitudinale, quand je le vois entre deux rendez-vous avec la médecin qui s’occupe de mes hormones. C’est une position étrange de devoir expliquer des choses médicales à un médecin, quand on est pas médecin. Accessoirement, le réseau santé trans fait le job en formant les professionnels de santé qui le désirent (et qui sont trop rares). Dans l’ensemble les groupe d’auto-support sont fondamentaux pour nous, ça fait des personnes avec qui partager des informations. N’hésitez pas, peu importe votre age, si vous en éprouvez le besoin, d’autant plus dans une période de libération de la parole transphobe (et LGBTphobe dans son ensemble) et qui voit nos droits reculer dans de trop nombreux pays et stagner en France.
Les trans ont l’habitude de s’occuper d’eux mêmes (comme les femmes d’ailleurs face à une médecine qui semble bien pensée pour les hommes cis blancs et bourgeois). On peut penser à Jorgensen mentant pour s’emparer d’œstrogènes, du parcours de Dillon, de son soutien à Cowell ou de la façon dont Coccinelle a commencé les hormones. Je suis une flippette, je préfère rester dans les cadres, mais ce n’est pas pour rien que tant de nos sœurs et frères passent par d’autres réseaux.
Je suis vieille maintenant.
Si j’avais été plus jeune, j’aurais craint qu’on me parle de passade. Maintenant, je crains qu’on me dise que c’est la crise de la quarantaine, des hormones plutôt qu’une grosse voiture… Alors que je vais entrer dans cette nouvelle décennie, j’ai surtout l’impression de sortir d’un immense placard, bien moins sympa que celui de Narnia.
Dans les articles sur la transition de Roberta Cowell, un journaliste lui reproche d’avoir tant tardé pour transitionner. On s’y attend sans problèmes “mais enfin, tu es vieux [sic] ne pourrais-tu pas simplement continuer à vivre comme-ça”. Je lis pas mal de trans sur Bluesky ou Insta, ce genre de propos sont si courants. Je ne mesure sans doute pas ma chance d’avoir une compagne et des enfants qui me comprennent.
Mon frère a beau avoir une fille trans, il reste bloqué dans des visions virilistes. Je dois reconnaître qu’il essaie de bien faire. Mais bon dès qu’entre quatre yeux nous avons des discussions, j’ai surtout l’impression qu’il porte le pou aux fèves, comme on dit chez nous.
Mes parents savent pour ma nièce, ont-ils compris quelque chose ?
Je ne sais pas.
Font-ils un effort pour la genrer correctement ?
Non.
J’ai bien essayé à plusieurs reprises d’aborder le sujet, pour tâter le terrain autant que pour lui simplifier la vie, c’est peine perdue. Ils ne pensent pas à mal. Ça leur passe juste au-dessus de la tête. Puis il ne faudrait pas trop en parler, éviter de se confronter aux autres membres de la famille. Une tante sait officiellement pour ma nièce, elle l’a appris d’elle-même en zonant sur le net. On n’en parle pas et ça m’amuse un peu. J’ai parlé, il y a longtemps, avec ma mère d’une connaissance lesbienne se trouvait en “conflit” avec des parents refusant simplement d’en parler. C’était horrible, selon ses mots, de faire ça à son enfant… bref, j’imagine que ce n’est pas la même chose, qu’il y a des degrés de queeritude. “Je n’y arrive pas [à la genrer au féminin, à abandonner son deadname] ça ne fait pas de moi une personne méchante ?”
Un besoin de se rassurer, sans doute, d’obtenir mon absolution.
Elle ne sait pas de toute façon.
Ce n’est pas sa faute, je ne parle pas.
Alors je me retrouve bloquée.
Ils ne sont pas idiots. J’imagine qu’ils voient que ma poitrine pousse, que ma barbe s’efface, que j’ai abandonné l’incurie qui me caractérisait. Veulent-ils y voire quelque chose ? C’est ma fois la meilleure question.
S’ils ne veulent pas voir, ils ne verront pas.
Pour eux, je crois, les trans sont où des TDS ou des artistes de musical (sans que je sois certaine qu’ils voient la différence) ou des comiques entre Zize du panier et les Vampes (autant dire qu’on est loin et que le chemin à parcourir est conséquent). Nous sommes comme bloquées dans ces fonctions là, plaire, faire rire, un espace dans une société qui sans ça ne voudrait pas de nous. Nous pouvons être ce que nous sommes, mais en nous vendant pour rester bien dans des cadres compréhensibles, les femminielli de Naples résumés à la prostitution, les fonctions sacrées des Galles et les Hijra quelque part entre les deux (les femminielli aussi, sans doute).
Quand j’étais petite, ils avaient des amis LGBT, sans que l’alphabet soit connu, des gays, des lesbiennes, des bis, une ouverture matinée de vieux réflexes du genre :
“qui fait l’homme, qui fait la femme”,
“Ils font ce qu’ils veulent, etc.”,
“les homos sont gentils avec les femmes, parce qu’au fond, ils voudraient l’être.”
Des clichés en cascade d’une époque ou Benny Hill se travestissait pour faire rire.
Je suis maniérée.
A ma façon, je l’ai toujours été, mais j’ai comme beaucoup appris à contrôler ça dans les glorieuses années 90, si semblables aux années 2020, où l’homophobie/transphobie/misogynie (curieux comme c’est choses là sont liées) était si présente. Mais depuis que j’ai fait la transition, une transition pour soi, un coming in, je sais aussi que j’ai lâché la bride sur ça et que parfois, c’est un peu flagrant.
À table, avec la famille, j’ai dû faire un geste, dire une chose, qui m’a value une critique fraternelle, une pique, que j’ai sentie s’effacer rapidement cependant. Mon frère n’est pas idiot, on a beaucoup d’écarts, mais depuis longtemps, de temps à autres, il fait des réflexions, sans trop y croire, mais qui sait ?
Inconsciemment, peut-être…
Lorsque j’ai compris, à l’adolescence que mon intérêt romantique ne faisait pas de différence dans la genrothèque traditionnelle, je n’ai rien dit. J’aurais dû peut-être. Je me disais que si je me mettais avec un homme, je passerais par la séance d’explication de texte. Ce n’est jamais venu à ce point là. Quand j’ai compris la possibilité de ma transitude, après avoir compris le souci sans en avoir le nom, je ne voyais pas l’intérêt de me prendre la tête pour essayer de leur expliquer. De toute façon, j’avais un mantra assez simple « tu es immense, tu es velue, tu ne transitionneras jamais, ce n’est pas pour toi. »
Quand j’ai amorcé ma transition…
Et bien je recule sans arrêt.
A chaque fois, je vais chez eux avec des fringues masculines, je m’assoie, je me dis que c’est le moment et je me dégonfle, comme la grosse baudruche que je suis.
Il faut dire qu’avant le début du parcours médical et social, il y a eut croissance mammaire, gynécomastie que les médecin après débats, tests et examens ont identifiés comme une sorte de somatisation de ma transitude. Bien entendu, je leur en ai parlé, j’étais inquiète pour ma santé… Je leur causé du souci, comme si je ne m’en étais pas fait moi-même.
Je suis restée sur le symptôme. J’ai menti sur ses causes et ça a tranquillement reflué dans les conversations.
Alors mes boobs, ils les prennent peut-être pour la suite, puis je suis ronde, puis…
C’est facile de ne pas voir.
Lors de mon dernier passage, je suis allée marcher et je suis entrée dans le cimetière. Mes aïeux dorment paisiblement et je leur ai parlé, si tant est qu’on puisse qualifier ainsi le fait de se tenir devant une plaque de pierre en s’adressant in petto à une dépouille couverte de souvenirs.
Eux non plus n’auraient sans doute pas compris. Devant ne nom de l’un de mes grands pères qi m’a demandée, dans l’enfance, de ne pas leur faire l’affront d’être « un anormal », j’ai eu bêtement les larmes aux yeux pour moi seule. Je me suis détournée vers mon arrière grand-mère, gentille petite femme un peu vipérine. Elle n’aurait pas compris, mais elle ne m’a jamais rien dit de tel au moins, je reste dans l’ignorance que ce qu’elle aurait pensé. Pourtant, si je me suis détournée du sépulcre grand-paternel, c’est surtout parce que malgré tout, je l’aime. Il m’a appris la carabine, l’arc, le vélo, le bricolage, le pistage, le jardinage et tant d’autres choses (il m’a donné aussi l’une de mes seules gifles dont le souvenir cuisant reste sur ma joue). Il m’aimait et je crains de l’avoir déçu, peu importe là où il se trouve.
Puis il y a les vivants. Mes grands-mères, l’une désapprouverait si elle savait. J’ai tellement feuilleté Famille Chrétienne dans sa salle à manger pour le savoir. J’ai encore le souvenir de ses propos au moment du mariage pour tous, et honnêtement, je n’ai pas envie d’avoir cette conversation avec elle.
C’est lâche sans doute. C’est ma grand-mère et je ne veux pas qu’elle me voit au prisme d’une vision rétrograde de la religion. Je pourrais invoquer les pages de la Légende Dorée quand Saint Eugène, ou sainte Eugénie, se présente habillée en moine devant un père du désert et que le saint homme lui dit simplement : “tu as raison de te présenter ainsi, c’est ce que tu es.”
C’est pas la peine. Il y a des décennies et des décennies d’une religion humaine. Il y aurait l’importance de Dieu, la vocation pour le saint…
La seconde, honnêtement, je ne sais pas ce qu’elle pourrait en penser. Nous n’avons jamais été très proches.
Mes tantes ?
L’une sait.
1/3 du total.
Elle m’a apporté son soutien et m’a occasionné quelques larmes (Merci ma tante).
Les deux autres, ma fois… Je ne sais pas vraiment ce que pense celle qui sait (officiellement) pour ma nièce. On ne se parle que rarement et ça ne va jamais plus loin que la pluie et le beau temps. La dernière, nous avons été très proche dans le passé, mais je ne sais pas et envisager de parler m’angoisse.
Je suis assise devant mon ordinateur et les angoisses montent à cette idée.
Je connais ses défauts, je dois dire.
Mes oncles ?
L’un sait.
1/3 c’est pas mal.
Sans surprise c’est l’époux de ma tante, ou c’est elle qui est son épouse. Je mentirais en disant que je ne m’attendais pas à ce qu’ils comprennent. Il y a des intuitions comme-ça. Il y a les gens des quels on attend rien, il y a ceux qui laissent dans le doute (les plus difficiles, honnêtement), il y a ceux dont on sait d’avance qu’ils sont des alliés. Pour ce couple là, je n’ai jamais eu de doutes.
Les autres… ça ne servirait à rien, ils ne comprendraient rien, autant parler directement à un mur.
Mes cousins/cousines, c’est un peu pareil au final. Il y a ceux (étrange les enfants de mon oncle et de ma tantes) en qui j’avais confiance. Ils savent, m’ont apporté leur soutien. Puis il y a les autres, certaines desquelles je n’ai jamais été proche, une autre avec laquelle nous nous sommes perdus de vue. Je ne sais pas si je leur parlerai un jour, je ne sais pas ce que ça pourrait rapporter et je ne vois pas bien pourquoi ce serait nécessaire.
Il y a comme un discours un peu obscur qui voudrait qu’un certain nombre de choses soient nécessaires, une imposition sur nos transition, une liste d’actes à réaliser pour pouvoir obtenir la carte officielle donnée par n’importe qui sauf par nous-mêmes.
Honnêtement, je ne me sens tenue à rien. Le temps des protocoles cis-patriarcaux est révolu. Il y a encore quelques années, en France, par exemple. Les impétrantes à la transition, devaient passer devant les psy et passer des épreuves ridicules, comme de vivre, avant toute modification corporelles, dans la peau d’une femme, sans souci pour le travail, la vie et les danger à la ville.
Cocher des cases comme les pèlerins de Compostelle qui se font tamponner le passeport dans chaque ville étape pour preuve de leur parcours. Un rite initiatique, mais qui, contrairement à toutes les société initiatiques, était imposé de l’extérieur par une société nous étant de toute façon hostile.
J’aimerais croire qu’avec tous les membres de la famille, les choses se passeraient comme avec l’oncle de madame de Sancy qui se rend à l’évidence en la voyant se préparer pour la messe. Je ne suis pas naïve. Je suis même tout l’inverse, réaliste ou pessimiste.
Bien entendu, les réponses positives de la part de mes cousins/cousines, tantes/oncles sont des baumes au cœur, mais je crains plus que tout les réactions inverses et les troubles qui pourraient émerger dans ma famille déjà légèrement conflictuelle.
Je ne veux pas être un autre casus belli… ce n’est pas juste, quelque part, mais c’est comme-ça.
« Ne sois pas un anormal… »
Une phrase, une injonction qui remonte à trente ans, peut-être, mais qui pèse je dois le reconnaître. Qui pèse autant que Benny Hill travesti, que la transphobie d’Ace Ventura et de tout le reste.
Je ne veux pas faire scandale… « Malheur au monde à cause des scandales ! Car il est nécessaire qu’il arrive des scandales ; mais malheur à l’homme par qui le scandale arrive ! Si ta main ou ton pied est pour toi une occasion de chute, coupe les et jette-les loin de toi ; mieux vaut pour toi entrer dans la vie boiteux ou manchot, que d’avoir deux pieds ou deux mains et d’être jeté dans le feu éternel »... Je ne sais pas de quoi parle Jésus, exactement, mais toutes les époques ont fait leurs sauces exégétiques.
Je ne veux pas être le scandale et qu’on me rejette.
Puis il y a l’autre cercle, celui de ma belle famille que je connais depuis vingt ans. Bien entendu, c’est différent. Nous différons sur bien des points. Pourtant, eux savent. Mes beaux-frères et belles sœurs ont accepté sans discuter. Mes beaux parents font de gros efforts pour me genrer correctement.
On n’est pas de la même génération, pas du même milieu. Je ne dis pas qu’ils comprennent, mais ils font l’effort, au moins, de la politesse et ne manquent pas de me demander comment ça évolue.
Au-delà, c’est une autre histoire, ils viennent de grandes filles. Je ne me sens pas tenue de m’outer à la terre entière. Je les vois suffisamment peu pour ne pas souffrir de me travestir en homme une fois de temps à autres.
Je peux dire que ça ne me dérange pas… c’est vrai, quelques heures, quelques jours… il suffit que je ne croise pas trop de miroirs. Il suffit que je ne pense pas trop. Je me vois alors sombrer lentement dans les idées noires, des effluves qui reviennent bien trop vite. Il ne faut pas que ça dure longtemps.
Mais il y a mes neveux et nièces, tous petits êtres. Leur parler pour effacer les doutes était une nécessité. Je m’y suis engagée à contre cœur en réalité. Je me sentais en difficulté pour leur expliquer. On se connaît peu, quelques vacances par ci par là. Lâchement, sans doute, j’ai laissé leurs parents faire le taf. En fait, je doute que ce soit nécessaire de leur expliquer les choses, d’entrer dans le détail. Ils posent des questions, on leur répond. Faire un grand discours ? Je ne saurais pas par où commencer.
J’ai cette peur, injuste, infondée ? Je l’ignore.
Je crains qu’on me reproche, un jour, une mauvaise influence, que la transitude se répande d’un côté ou de l’autre et qu’on m’en tienne responsable. Les transphobes nous parlent d’une épidémie, comme pour l’autisme, comme si sous une forme ou une autre nous n’avions pas toujours été là. C’est un discours absurde. C’est simplement que nous sommes plus visibles, nous sommes des cibles de choix et ne désirons plus d’être cloîtrés dans les espaces où ils pouvaient nous consommer. C’est simplement que la force coercitive des moqueries, Benny Hill et Ace Ventura, n’a plus autant de poids.
On m’accepte, on nous accepte, mais jusqu’à quel point exactement. Est-ce que ce sera toujours le cas si les cas comme nous, scandales, se multiplient dans nos entourages ? Je n’ai pas de certitude. « Une ça va, plusieurs, bonjour les dégâts ».
Protéger les enfants trans !
De toute façon, j’assumerais pour elleux, si c’est nécessaire.
Ne serait-ce que pour les préserver de ce sentiment, cette peur qui m’habite. L’atténuer pour elleux, à défaut de pouvoir les en préserver complètement.
Comment faire comprendre ma transition à un enfant ? Si seulement il y avait l’Evars qui puisse aborder la question dans la relative neutralité d’un établissement scolaire.
Mais il y a le corps aussi.
Il y a le corps et la façon de l’habiter. Je pense que ça joue pour moi. Je n’ai pas honte de ce que je suis, mais j’ai conscience de mon image et j’ai l’impression que ça joue beaucoup pour moi.
Je suis immense, je l’ai déjà dit.
Je ne me sens pas en capacité de franchir certains pas.
Et pourtant, malgré les défauts, quand je me voie dans le miroir, je me sens tellement mieux. Même ma pilosité, je la tolère (il faut dire que les hormones ont légèrement diminués la densité et l’épaisseur de ma fourrure).
Mais je me vois toujours à travers les lunettes de la société.
Benny Hill travesti.
Je pourrais penser à Frank n Furter ou à Bugs Bunny, mais non. Je pense à Benny Hill, un running gag transphobe. Ma barbe n’a pas encore disparue, mon corps est couvert d’une couche brune.
Je n’ose pas et j’ai peur du ridicule que d’autres pourraient ressentir, de la pitié, de l’idée qu’ils pourraient se faire d’une forme d’auto-illusion si je me présentait maintenant pour ce que je suis.
C’est con.
Je n’ignore rien des agressions transphobes, de mes frères et sœurs qui tombent sous les coups chaque semaine. Pourtant, pourtant, ce dont j’ai peur, c’est du ridicule, de la pitié.
Je devrai bien parler, pourtant.
Il y a ceux dont je me moque, mais mes parents n’en font pas parti.
Je me dis que je franchirai le pas lorsque les choses seront physiquement plus claires. Comme s’il y avait une limite identifiable.
Il n’y en a pas.
Je recule pour mieux sauter.
J’attendais le bon moment pour transitionner.
J’attends le bon moment pour le plus dur des coming out…
Je sais, je sais, le bon moment ne viendra jamais, laissez moi mes illusions.
Je vais le faire, c’est promis.
De toute façon, il arrivera bien un moment où je n’aurais plus le choix.
