Kessel

Interlude #1 : Je me suis vue en photo

Je me suis vue en photo et je n'aime pas ça du tout. Je dois y réfléchir, ça me bouffe, parce que derrière la photo, c'est aussi mon corps, son image, la façon dont on me voit, dont on m'interprète.

Transdidaxie
8 min ⋅ 03/07/2026

Je n’aime pas mon corps, c’est un fait.

Je peux bien essayer de faire avec, cette détestation est si profondément ancrée en moi que je ne parviens pas à faire la part des choses. Ce n’est pas très body positive, j’en ai conscience. J’essaie de temps à autre de passer outre par petites touches comme si je voulais faire un autoportrait en patchworks, mais c’est plus fort que moi. Je ne m’aime pas. Il y a tant de choses qui ne vont pas, tant de choses qui m’éloignent de la façon dont je me vis, un hiatus, une aporie de la forme.

Je me suis vue et si je n’ai pas fondu en larme, ce n’était pas loin. J’ai la larme facile, l’autre jour j’ai pleuré parce que je n’avais pas eu le temps de me raser et que je voyais ce chaume noir qui couvrait mes joues. Je me suis sentie bougonne, mal à l’aise, une envie de tout abandonner, d’enfiler mon pyjama, de prendre un livre et de m’enfuir dans un univers de science-fiction où il n’y aurait plus moi, seulement mon esprit calé confortablement derrière les mots du narrateur.

La dysphorie, ça s’appelle, la dysmorphophobie, peut-être. De l’une, j’ai déjà parlé, de l’autre, je n’en parlerai pas. Je ne comprends pas bien ce que ça implique, même si je comprends le terme. La dysphorie passe aussi par mon corps, et tout le reste, ses partis et ce qui lui est relié : mes grosses mains, mon ventre, qui est trop gros à mes yeux, mes épaules de déménageurs, mes yeux strabiques, ma voix… Rien de tout ça n’est moi, en fait si je pouvais vivre dans l’univers de Carbone Modifié (les livres pas la série horrible) je ferais tout pour que ma pile corticale (enregistrement de mon esprit) soit foutu dans un autre corps. Ça ne serait pas plus moi, mais qu’est-ce que le soit physique dans une situation pareille. Le corps n’y est plus qu’une monture, un habillement.

Changer de corps

Mon corps n’est certainement pas la cause de tout. Mon… comme si c’était un objet qui m’appartenait. Est-ce que je suis ça ? Est-ce que je suis une sorte de cavalier qui s’y retrouve incarné par je ne sais quel délire d’un ange un peu fada, comme dans princesse Saphir ? Je ne sais pas. Je vais continuer à dire “mon”, même si ça me semble impropre, parce qu’il ne se détache pas de moi, c’est moi aussi, aussi sûrement que mon esprit brumeux qui ne pense que par références et qui semble flotter dans les ailleurs éthérés pour ne pas penser à sa corporéité.

Quand j’étais petite, Scott Bakula passait de corps en corps au hasard des caprices d’un ordinateur corrompu par, je ne sais pas quoi. Scientifique de génie, il devait résoudre des affaires pas très claires, aider des personnes dans des temporalités différentes, modifier l’avenir finalement. Osef le paradoxe temporel. Je regardais cette série à la télé dans une époque ou internet était un service du FBI que Scully appelait (oui, je sais, c'était une faute de traduction en français, mais à cette époque, les séries étaient en français et on n’avait pas la possibilité de changer).

Dans l’un des épisodes qui fleure bon les années 1990 (enfin, j’imagine, je n’ai pas revu un épisode de cette série depuis vingt ans) Samuel Beckett, joué par Bakula, se retrouve dans le corps d’une femme. Le sauveur blanc se retrouve le plus souvent dans des corps d’hommes blancs, mais il arrive qu’il se retrouve dans des corps minorisés (à ce sujet, l’article de Jules Sandeau, dans TV/Séries, est pas mal). Il reste lui-même, sans doute, on continue de le voir tel que nous le connaissons, mais dès que la caméra capte son reflet dans le miroir, on se rend compte du changement. Le téléspectateur est conduit à s’identifier à l’une de ces personnes. Et dans le fond, pouvoir changer de corps de cette façon, ça aurait été mon rêve. Je ne suis pas devenue physicienne pour autant, d’autant plus qu’il ne s’agit que de bonds, d’instants volés dans la vie d’autres personnes. Honnêtement, ça ne m’intéresse pas d’être une autre, je suis moi-même et c’est déjà beaucoup de travail.

Dans Carbone Modifié et ses suites, Takeshi Kovacs, comme tous les autres humains dotés de piles corticales, peut changer de corps. Il suffit pour cela d’introduire la pile dans un nouvel amas de muscles et d’os, peu importe la forme de celui-ci, son genre. Bien entendu, Kovacs est cis, mais j’envie les trans de cette époque qui pourraient transitionner sans peine, à condition d’en avoir les moyens, bien entendu. Enfin, je dis cis, je n’ai pas de certitudes non plus, je ne suis pas sûre qu’on puisse vraiment plaquer nos considérations sur un monde aux genres si fluides. Une société de rêve, sur ce point du moins, parce que ça reste un univers dominé par le capitalisme et le colonialisme. Dans la Culture décrite par Iain Banks, les citoyens peuvent modifier leurs corps à volonté, changer leurs sexes sans peine. L’utopie transplanétaire ne pose aucun jugement sur ça, et les personnes peuvent modifier volontairement leurs hormones et leurs corps. Ailleurs, dans le futur relativement dystopique du Bain des limbes de Tanith Lee, les personnes peuvent changer de corps grâce à une technologie qui m’échappe totalement. Les variations possibles sont immenses, le changement de sexe n’est qu’une des possibilités. Elle parle seulement de personnes qui auraient une tendance à dominante féminine ou masculine et qui préféreraient être dans un sexe ou dans un autre, sans qu’il semble y avoir la moindre assignation a priori (même si des tests semblent pouvoir catégoriser les personnes).

Ces idées de changement de corps, d’un contrôle absolu sur cette matière biologique, me fascinait quand j’étais plus jeune, je ne vous le cache pas. Cependant, je fais la différence entre la science-fiction et la réalité. La science a progressé. Les hormones, bénies soient-elles, font un travail magnifique comme la chirurgie, mais ça ne va pas plus loin. Je doute de pouvoir avoir un jour une apparence moins gorillienne.

Bien entendu, je pourrais aussi me balader dans les collines à la recherche d’un couple de serpent, leur donner un coup de bâton à la façon de Tiresias pour me retrouver, comme iel, dans un corps féminin (par contre, je ne suis pas idiote, si ça arrivait grâce aux dieux, il n’y aurait aucune chance que je refoute les pieds un jour dans une colline, de risque de provoquer le changement inverse). Parce que oui, au-delà de la SF, les changements de corps, et notamment de sexe, sont un trope récurrent dans les mythologies.

Soma

Je suis immense, je le sais, je fais plus d’un mètre quatre-vingts. Je suis large d’épaules et sans être véritablement grosse, je suis indéniablement massive. Plus jeune, on me comparait à Chabal, pour vous donner une idée de mon apparence et de la manière dont je me vois.

Cette apparence, c’est partiellement ce qui m’a poussée à reculer durant des années. Ça allait avec l’image de Scott Bakula en robe. Pire encore, je pensais à toutes les scènes de Benny Hill, quand lui ou ses comparses masculins, s’habillaient en femme, généralement pour manipuler ou faire rire. La peur du ridicule, la peur de ma propre image et même maintenant, je rechigne à mettre des robes. Mes vêtements sont plus féminins, absolument, mais ils demeurent dans une forme d’entre-deux à la recherche d’une expression de compromis. (Malgré ces exemples, il y avait aussi le passage de Cloud s’habillant en femme pour sauver Tifa dans FFVII, mais on retrouve l’idée d’une volonté de manipulation, de duplicité, même si elle était sans doute très belle, autant que la ps 1 pouvait me le laisser croire).

“Je sais bien ce que je suis, je sais ce que je devrais faire, mais je ne le ferai jamais.” C’était presque un mantra pour moi chaque fois que je voyais certaines amies trans. Je n’ai aucun passing et, honnêtement, je pense que je n’en aurai jamais véritablement un. Dans le fond, je m’en moque, j’ai passé le cap et ça en valait le coup rien que pour moi-même. Paradoxalement, c’est une femme cis sur image mouvante qui m’a travaillée pour que je passe le cap.

Gwendolyne Christie c’est Brienne de Torth, dans Game of Thrones, Lucifer dans Sandman (série dont il convient de rappeler qu’elle est issue du travail d’un violeur en série), la directrice de l’école de Mercredi (série nulle), ou la capitaine Phasma dans je ne sais plus quel Star Wars (j’aime pas). Bref, c’est une femme cis hét, il n’y a pas de doute là-dessus même si comme toujours les transphobes ont voulu la classer parmi nous, parce qu’elle est grande, immense et magnifique. C’était le signe qu’on pouvait être une femme comme elle et que quelque part, je pouvais y trouver ma place, même si je n’aurai jamais sa classe. Elle ouvre une fenêtre pour un corps comme le mien.

Je ne pourrais jamais avoir le corps dont je rêve. C’est physiquement, médicalement, physiologiquement… impossible. J’en suis consciente, mais me voir en photo, c’est douloureux souvent, la plupart du temps. Parfois, pourtant, quand je suis de bonne humeur, ce n’est pas le cas. Je ne saurais pas en donner la raison. Peut-être est-ce en lien avec mon cycle hormonal qui, bien qu’artificiel, existe tout de même. C’est peut-être aussi l’œil de cellui qui prend la photo.

Assise dans une arène pour écouter Joe Hisaishi et un orchestre rejouant les musiques des films de Kitano, de Takahata ou de Miyazaki, ma compagne m’a prise en photo. Bien entendu, je ne suis pas particulièrement bien fagotée. Il faisait chaud, débardeur rose et mini-short. Bien entendu, j’avais toujours mes épaules larges, mon strabisme et mes cheveux filasse sur un front trop large.

Pourtant, je me plais.

Je ne sais pas vraiment ce que c’est, mon attitude peut-être, mon sourire en coin. Il n’y a pas d’euphorie dans cette image, ni dans ma façon de la voir. Je ressens juste une impression que c’est plus moi, une négociation entre ce dont je rêve et ce que je suis.

Mon corps ne me plaît pas, il ne m’a jamais plu. J’ai beau faire des efforts, je ne parviens à rien. Avant de me décider à transitionner, je pouvais faire du sport pour tenter de le modifier. Je prenais vite du muscle sans perdre ma graisse abdominale. Je pouvais me sentir un peu mieux pour la libération d’endorphine, mais ce n’était qu’une phase temporaire. Mon corps restait ce qu’il avait toujours été, immense, carré, masculin. C’était comme lutter contre un moulin à vent.

Je pourrais m’amuser avec les suffixes comme je le fais pour rigoler. Le corps en grec, c’est sôma. Il y aurait alors un dyssoma, le mauvais corps en quelque sorte. Il n’est pas mauvais en lui-même, mais en grande partie à travers le miroir que me tend la société et dans lequel je ne me reconnais pas. Il y a l’usoma, ce corps qui n’existe pas, un corps qui serait complètement féminin (du moins catégorisé comme tel par la société binaire). C’est comme l’Utopie, je ne peux pas l’atteindre, ça n’existe pas. La tension entre le dyssoma et l’usoma conduit à une forme de négociation, l’Eusoma, celui dans lequel je puisse me sentir bien.

Dans la première photo, c’est le premier que je retrouve. Je suis immense, pas très belle, je me rappelle sans peine les images d’un Scott Bakula en robe. Dans la seconde, cependant, je retrouve l’Eusoma, une apparence qui me convient.

Le connard

Puis, il y a le connard. Ce serait cool, franchement, si les corps n’étaient que des spéculations, sans la société qui existe tout autour. Je suis ce que je suis, je ne peux pas faire autrement, il en va pour ainsi dire de ma vie (oui, je balance les gros mots). S’il n’y avait pas la société avec tout ce qu’elle implique, on serait très certainement plus tranquille. Mais voilà, les corps sont politiques, et le patriarcat (même racine que patron et patrie, donc même combat) nous rappelle sans cesse à ne pas déroger aux règles, Le corps des femmes et des autres minorités doit être à disposition des hommes cis.

Depuis l’adolescence, j’en ai conscience. J’ai l’instinct de la proie acquis au fil des années de collège et de lycée. Je sens quand les choses vont mal tourner, quand les prédateurs, des hommes cis, sont sur le sentier de la chasse. Cette façon de faire, agression ou harcèlement, se fond dans une structure de formation des genres. Par leurs actes coercitifs ils tentent de marquer le territoire, d’exclure ceux qui divergent de la norme, de rappeler aux femmes, et autres, qu’elles n’ont le droit d’exister que dans une forme de soumission.

En l’occurrence, je ne m’y attendais pas. J’étais naïve, sans doute. La première fois qu’il m’a accostée je l’ai rembarré poliment, mais quelques minutes plus tard, dans une toute autre rue, je l’ai recroisé. Il était en voiture et a fait un détour pour revenir venir vers moi, me draguer. Cette fois, ça faisait beaucoup pour ma politesse et je me suis un peu enflammée en lui ordonnant de dégager et de me laisser tranquille. Il a blêmi et est reparti en m’insultant. Je ne répondais pas à ses attentes, je n’avais sans doute pas conscience de l’insigne honneur qu’il me faisait de m’intéresser à ma personne. Je ne sais pas si j’ai bien réagit, mais j’ai reçu trop de coups dans ma vie pour ne pas réagir comme ça avec virulence. Il avait sans doute honte, parce qu’il a fait une manœuvre risqué alors qu’il avait sans doute conscience que les regards à l’entour se portaient sur lui et notamment une autre femme qui s’avançait d’un pas sérieusement hostile.

Je n’avais pas envie d’en parler, mais il faut croire que ça m’a un peu heurté, le souvenir est encore vif du harcèlement scolaire et ça reste la question de la façon dont on me perçoit et dont je me perçois. Je ne sais pas vraiment ce qu’il voyait en moi, sans doute un homme légèrement efféminé, je ne sais pas, mais disponible pour une relation, de toute évidence.

Ça questionne la façon dont je m’habille, ça ne devrait certainement pas. Je sais que ce n’est pas ma faute, il n’y avait rien de particulièrement sexy, un short, un t-shirt, les cheveux attachés en chignon, du vernis bleu sur mes ongles, une démarche sans doute, elle n’est pas particulièrement virile, elle ne l’est pas à moins que je tente de donner le change en essayant de me travestir en homme. Des ensembles de traits, sans doute, qui dans l’esprit masculin forgé dans le patriarcat semble sous entendre que je suis disponible à leurs yeux. Après tout, ils croient bien souvent que les efforts vestimentaires ou cosmétiques n’existent que pour leur plaire. La même idée dans laquelle ils sont construits, celle d’une domination du masculin.

(Je dois noter que ce n’est pas la première fois, cependant, que je me fais draguer de façon un peu insistante, notamment par des hommes cis gay, mais dans leur cas si c’était pénible [comme toute drague] ça n’avait pas non plus cette pesanteur et le léger coup de flip que j’ai pu ressentir.)

Mon apparence est une construction, c’est une façon de m’habiller, de jouer sur les formes, les couleurs, etc. Une œuvre, au sens stricte, pas au sens emphatique, mais comme toute œuvre, elle finit sa construction dans l’œil de cellui qui regarde, lit, interprète. Comme toute interprétation, il y a la question de ce qu’on met derrière. Lorsque je me regarde, je vois un corps que je compare sans le vouloir totalement, aux normes en vigueur (normes arbitraires et socialement construites), il y a le travail que je fais en permanence pour me rapprocher de ce que je veux, atteindre une position d’Eusoma, de bon corps. Quand d’autres regardent, d’autres interprétations entre en jeu, sensiblement les mêmes que les miennes ainsi que des jugements moraux ou une possible position dans la hiérarchie sociale de genre. Par un effet de retour, cette histoire influence légèrement la façon dont je me perçois sur les images, ça altère mon propre regard sur moi-même et c’est tout le principe et tout le problème.

Ces harcèlement, les tabassages, les comportements humiliant des garçons et des hommes, à l’encontre de celleux qui ne sont pas comme eux ne sont pas des accidents (c’est sans doute la même chose pour les harcèlements conduits par des femmes). Ils font parti du fonctionnement de la société, ils sont des modèles “d’évaluations formatives” par les prétendus pairs. Il s’agit d’une façon de maintenir les fonctions sociales masculines ou féminines, de tenir la binarité de genre déséquilibrée au profit du masculin. Le but est de nous faire couler nos pratiques dans celles qui sont attendues de nous. Tout est fait pour rappeler que le corps est politique et social. Il n’est pas seulement un amas de chairs et d’os, il est un ensemble de pratiques sociales, une position, un rôle. Nos corps ne semblent pas nous appartenir, ils appartiennent à la société, et par là-même, aux corps qui sont dominants, ceux des hommes blancs.

Ça fonctionne bien, parce que ça remet en question ce que je peux et ce que je ne peux pas. Ça interroge la perception que j’ai de moi-même. Ça provoque un mal-être que je tente de combattre, de laisser de côté, au risque qu’il revienne un jour ou l’autre. Paolo Freire et bell hooks (qui étaient en réalité très proches, puisque les critiques de bell hooks qui reconnaissait son tribut à Freire, ont conduit ce dernier à modifier son approche de façon à inclure les questions féminines) nous montrent qu’il faut détruire l’oppresseur qui est en nous, entant qu’opprimés, détruire son regard. Il faut se débarrasser de sa voix, de ses mots, des maux qu’il nous impose pour pouvoir se libérer complètement. Par ailleurs, ce n’est pas une question individuelle, c’est une question collective.

Il ne peut pas y avoir d’émancipation sans destruction du patriarcat.

N’hésitez pas à vous abonner pour suivre mes pérégrinations.

Transdidaxie

Par Fanny Aignan

Docteure en sciences de l’éducation et de la formation, femme transgenre, j’occupe différentes fonctions, principalement de formation, mais je suis surtout une parent au foyer occupant son temps entre le ménage, le soin et les lectures.

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