Kessel

Lecture #1 : Sarrasine de Balzac

Où je vous parlerai d'une nouvelle de ce bon vieil Honoré et de castrats

Transdidaxie
6 min ⋅ 22/07/2026

Le portrait qui vous accueille est celui de Farinelli, par Jacopo Amigoni.

Comme je l’ai dit à une ou deux reprises, je lis beaucoup.

D’autres regardent des films, jouent à des jeux ou écoutent de la musique. Bon, je regarde parfois des films, je joue rarement et j’écoute de la musique, mais principalement quand je fais autre-chose. Personne n’est mono-loisir, je pense.

Bref, je me suis dit qu’il serait intéressant de parler de lecture ici, parce que c’est une part importante de ma vie, finalement.

Cependant, je reste sur des œuvres qui tournent autour du genre, et autres sujets connexes. Quand je me suis dit que j’allais écrire sur ma transition, j’ai pensé initialement que j’allais tourner autour de questions de vie quotidienne, d’apprentissage, etc. Cependant, je pensais dès le début fouiller dans l’histoire, l’anthropologie, à la recherche de personnalités, comme Roberta Cowell, ou de groupes de personnes, comme les Galles ou les Femminielli, mais aussi dans la littérature non-queer dans laquelle j’étais certaine de trouver des échos de nos existences. Ce sera le cas cette fois.

Je ne suis pas Balzacienne, je crois que j’ai lu au maximum trois ou quatre de ses romans, mais récemment, j’ai lu deux textes de lui. Séraphita d’une part et Sarrasine d’autre part. Ce n’est pas véritablement un hasard.

Je suis donc tombée sur des allusions à ces deux textes de Balzac en lisant d’autres textes. Le choc, je connais mal le bon Honoré, si ce n’est pour son ambition de commercialiser des ananas et son amour du café un peu trop fort. Accessoirement, j’ai découvert que Vautrin, l’un des avatars de Vidoq, serait gay. Je n’en ai aucune idée, mais je pose ça là. Du reste, si j’en crois The Misfit of the family, Balzac and the Social forms of Sexuality de Michael Lucey (2003), il semble qu’il y ait quelques interrogations sur l’orientation sexuelle d’Honoré lui-même. Je suis vaguement sûre de ne jamais en avoir entendu parler.

Je laisserai Séraphita de côté. Bien entendu, le personnage éponyme Séraphita/Séraphitus pourrait être qualifié de genderfluid ou non-binaire. Cependant, ce serait ignorer qu’il s’agit plutôt d’une vulgarisation romancée de la pensée religieuse de Swedenborg. L’androgyne y est un humain parfait qui remonte vers le ciel et n’a que faire, finalement, des amours des deux personnages principaux.

Sarrasine

Contrairement à ce que vous pourriez penser. Il n’y a pas de sarrasins, dans cette histoire. Le texte est une nouvelle parue en 1830 dans La revue de Paris, puis en volume dès l’année suivante. Barthes lui a consacré S/Z en 1970 (j’ai de vagues souvenirs d’avoir survolé S/Z il y a de nombreuses années, mais je n’en ai aucun souvenir, il est de retour sur ma pile à lire).

Nous suivons dans cette nouvelle, que vous pouvez trouver gratuitement ici, l’histoire du narrateur qui raconte à une jeune femme, l’histoire d’Ernest-Jean Sarrasine, un sculpteur parti à Rome et tombé amoureux de Zambinella une chanteuse d’opéra.

Dit comme ça, vous pourriez vous demander ce qu’il y a de queer dans cette histoire. Et bien, c’est assez simple, Zambinella est castrat.

Spoiler alert (enfin, si on peut divulgacher un texte qui a presque deux siècles) !

Dans un premier temps, le narrateur raconte une soirée chez les Lanty. Le tout-Paris est présent et cette famille est assez riche et bien vue. Il est en compagnie d’une femme de grande beauté, Mme de Rochefide. Cependant, il y a dans l’appartement un vieil homme, familier des lieux, dont la présence est dérangeante. Le narrateur promet alors à sa compagne de lui raconter l’histoire de cet homme. Le lendemain, il lui parle donc d’Ernest-Jean Sarrasine, un sculpteur prodige qui se rend à Rome. Alors qu’il a vécu coupé des mondanités jusque-là, il tombe amoureux de Zambinella à l’opéra. Lu chanteuxe s’en aperçoit et l’invite à lu rejoindre lors d’une soirée. Ul essaie de le convaincre qu’ul n’est pas une femme. Plus tard, Ernest-Jean Sarrasine est invité à une fête où ul se trouve aussi et il découvre alors le pot aux roses, c’est un castrat. Il l’enlève et lu place face à la statue qu’il a réalisée. Dans un excès de colère, il tente de détruire la statue et de tuer Zambinella avant que n’interviennent les hommes de main du cardinal protecteur du castrat. À la toute fin, dégoûtée par l’histoire, Mme de Rochfide se refuse aux avances du narrateur.

[Vous l’aurez remarqué, j’ai employé des ul et lu pour parler de Zambinella, parce qu’à priori, je suis incapable de savoir la façon dont ul se genre. C’est anachronique tant pour ille que pour Honoré, mais je fais des tentatives, que voulez-vous ?]

Zone subjective

Je suis née presque cent-quatre-vingt-dix ans après Honoré. Je ne partage strictement rien avec lui, si ce n’est la dépendance au café, l’amour des ananas et la nationalité. À son époque, les castrats existaient encore, même si ce n’était que vaguement. Personnellement, je n’ai découvert ces personnes qu’à travers Farinelli dans mon adolescence (je suis d’ailleurs en train d’écouter l’OST du film, pour me mettre dans l’ambiance [si vous vous posez la question, puisque les castrats n’existent plus et qu’on ne sait donc pas à quoi ressemblaient leurs voix, ils ont mélangé des tessitures pour faire celle de Farinelli dans le film {si vous vous posez la question, oui, je me suis posée la question et j’ai cherché}]).

Je ne suis pas non plus une spécialiste de l’œuvre de Balzac, ou de la littérature française. Je vais parler sans autorité. Par ailleurs, ma connaissance des castrats est très limitée. Je viens de survoler l’histoire des castrats de Patrick Barbier (parce que je suis curieuse [Ndlr : excessive]). Pour autant, je vous conseille l’article de Nahema Hanafi qui interroge l’intérêt d’employer le concept de queer pour faire leur histoire.

Le genre grammatical

C’est la première chose qui m’a intéressée dans cette nouvelle, et dans Séraphita. Par son objet, le bon Honoré doit travailler sur le genre qu’il emploie pour ses personnages, ce qui rejoint mes interrogations à propos du livre de Pagan Kennedy.

Dans les deux cas, le genre employé change. Honoré ne connaissait pas « ul » et « lu », ou les autres formes de l’écriture inclusive.

Dans Séraphita, si le personnage éponyme est dénué d'intérêt pour l’amour romantique, ce n’est pas le cas des deux personnages principaux, une jeune fille et un jeune homme. Séraphita est alors genrée au féminin lorsqu’elle est perçue par l’homme et il est genré au masculin, lorsque c’est la femme qui le voit. D’ailleurs, les deux changent son nom avec les terminaisons -a et -us. Le genre de la personne est donc tributaire de la personne qui la voit, qui lui parle, qui s’en amourache.

Dans Sarrasine, le choix est assez proche. Dans le récit centré sur Ernest-Jean (quel prénom horrible, je modifierai un peu) lu chanteuxe est genré au féminin, jusqu’à ce que son état de castrat soit dévoilé par une autre personne. À partir de là, Zambinella est genré au masculin. Une nouvelle fois, ce n’est pas la façon dont la personne se définit qui compte, mais la façon dont elle est perçue, notamment par son prétendant.

On peut noter aussi que si ul a essayé de lui faire comprendre qu’ul n’était pas une femme, ce n’est pas sa parole qui compte, mais celle d’un tiers.

Victimes

L’histoire de Sarrasine, n’est pas une histoire d’amour, c’est l’histoire d’une passion à sens unique de la part d’un sculpteur (anachroniquement parlant, je dirais un incel) pour unx chanteuxe d’opéra. C’est aussi une histoire de manipulation, une histoire un peu cliché du haut de notre XXIe siècle. Un mec effacé se retrouve amoureux d’une personne identifiée comme femme, et qui est trop bien pour lui ; les amis de celle-ci l’incitent à jouer avec ses sentiments ; etc.

Le texte est peut-être construit pour qu’on se place du côté du sculpteur qui est un « être pur », même si j’ai des doutes. Toujours est-il que Zambinella apparaît comme manipulatrice. Est-ce par misogynie ou pour autre chose ? Je l’ignore. Incel-Jean est la victime de cette supercherie amoureuse.

Cette supercherie recoupe l’idée du castrat comme manipulateur par nature en raison de son altération physique et de son existence dans une masculinité alternative ou dans un état entre les deux sexes/genres acceptés. Les castrats étaient moqués et présentés comme des obsédés sexuels, entre autres choses.

Il y a supercherie de la part de Zambinella, mais il est à noter qu’ul fait tout pour faire comprendre à son prétendant ce qu’ul est réellement. Incel-Jean refuse de lu croire enfermé qu’il est dans des clichés misogynes auxquels ul colle visiblement.

Parce que dans un second temps, Zambinella est victime aussi.

Évidemment, ul est victime d’une castration faite dans l’enfance ou à l’orée de l’adolescence, pour des questions musicales (et potentiellement religieuses). Il s’agit ni plus ni moins que de mutilations sexuelles pratiquées sur des enfants n’appartenant certainement pas aux classes dominantes. Zambinella est aussi victime de la manigance de sa troupe et de la mainmise de son sugar daddy cardinalice. Elle est enfin victime d’Incel-Jean qui l’enlève et la menace de mort.

Surnaturel

Séraphita est l’être total, un ange, non pas descendu du ciel, mais y montant. Zambinella est dans la situation inverse. Dans la première partie, les propos qui sont tenus par les convives au sujet du vieil homme qu’ul est devenu nous le montrent :

Sans être précisément un vampire, une goule, un homme artificiel, une espèce de Faust ou de Robin des bois, il participait, au dire des gens amis du fantastique, de toutes ces natures anthropomorphes.

Ou encore :

Je me souviens d’avoir entendu chez madame d’Espard un magnétiseur prouvant, par des considérations historiques très spécieuses, que ce vieillard, mis sous verre, était le fameux Balsamo, dit Cagliostro. Selon ce moderne alchimiste, l’aventurier sicilien avait échappé à la mort, et s’amusait à faire de l’or pour ses petits-enfants. Enfin le bailli de Ferette prétendait avoir reconnu dans ce singulier personnage le comte de saint-Germain.

Rien que ça ! Aurais-je envie de dire.

Séraphita et Zambinella partagent une dimension irréelle. Illes ne sont pas de ce monde, illes échappent à la partition sexuée.

Ce qu’ul est et ce qu’ils veulent qu’ul soit

C'est peut-être là que se trouve la question fondamentale à mes yeux d’impétrante.

Peu importe, Zambinella est surtout victime des représentations. Ul est prisonnière de ce que la société fait d’ul, du regard que l’on porte sur son corps et sur son cas. Si, âgé, ul est riche et à la tête d’une famille devenue importante, ul n’en demeure pas moins la victime des quolibets.

La façon dont Incel-Jean voit Zambinella jeune, est aussi une autre façon de lu caractériser. Ul est beausse et doit complaire aux attentes de l’incel sculpteur « génial » qui l’enlève pour faire correspondre l’être réel à l’image qu’il s’en est fait (très littéralement).

Il se dit même victime de la situation :

J’aurai toujours dans le souvenir une harpie céleste qui viendra enfoncer ses griffes dans tous mes sentiments d’homme, et qui signera toutes les autres femme d’un cachet d’imperfection ! Monstre ! Toi qui ne peux donner la vie à rien, tu m’as dépeuplé la terre de toutes ses femmes.

L’incel tient donc Zambinella responsable de l’amour qu’il a ressenti. Il semble se sentir trahi, honteux. C'est de cette honte que sort partiellement sa violence (qui a dit trans panic ou gay panic ?). Accessoirement, on se rappellera qu’incel et ses potes avaient déjà planifié l’enlèvement avant de découvrir qu’ul était castrat.

Une phrase m’a marquée dans la première partie du texte. C’est une réplique de Madame de Rochefide :

Oh ! Vous me faites à votre goût. Singulière tyrannie ! Vous voulez que je ne sois pas moi.

C’est presque un foreshadowing qui résume l’histoire de Zombinella. C’est ce qui me fait penser que Balzac est plutôt du côté de lu chanteuxe.

Zombinella est privée de toute agentivité. Ul a été castré dans son enfance ; ul n’a pas choisi son destin ; ul est le joué de sa compagnie ; ul est à la merci de son sugar daddy ; ul doit être la femme parfaite ; ul est kidnappé, menacé de mort, lorsqu’ul ne correspond pas aux attentes d’Incel-Jean Sarrasine ; ul est homme ou femme fonction de la vision d’un homme, de la société.

Ul est victime de la tyrannie, qui finalement n’est pas si singulière.

Arrivederci, giovani

Il y aurait sans doute beaucoup plus à dire de cette nouvelle et je vous encourage à la découvrir. Zambinella m’a incitée à découvrir d’autres textes, notamment The misfit of the Family qui porte sur Balzac, mais également Poroporino ou les mystères de Naples, qui est un roman sur un castrat.

Alors, est-ce que les castrats sont queers ?

Déjà, il n’y a pas d’anachronisme au sens strict, puisque le mot date du XVIIIᵉ siècle, même s’il n’a pas exactement le sens contemporain. Ensuite, franchement, je ne sais pas. Je dirais que oui, parce que, par la force des choses, ils se situent en dehors des normes de genre.

Est-ce que c’était des cousins des trans actuels ?

Non, vraiment, je ne crois pas. Je ne dis pas qu’il n’y en avait pas dans le lot. Je ne dis pas non plus que certains ne se sentaient pas non-binaires ou femmes. Après tout, Filippo Balatri se disait visiblement “mi-homme, mi-femme”.

C’était une toute autre minorité de genre, victime de l’art et contrainte à l’art.

Vous allez dire que je suis un peu anarchique dans les lettres, vous avez raison, je suis ainsi. Je vous avais prévenu. Je défriche tout ça comme je découvre une ville, en me perdant.

Transdidaxie

Par Fanny Aignan

Docteure en sciences de l’éducation et de la formation, femme transgenre, j’occupe différentes fonctions, principalement de formation, mais je suis surtout une parent au foyer occupant son temps entre le ménage, le soin et les lectures.

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