Je n’ai pas un rapport facile à l’extérieur, d’aucun pourrait dire que je suis casanière. Je n’aime pas les fêtes, ça ne me ressemble pas, le bruit et la promiscuité me dérangent. Pour autant, ce n’est pas véritablement un choix, c’est simplement une réaction, un conditionnement peut-être, une vie qui m’a conduite à réagir et à m’adapter. Trans des collines, c’est peut-être ce qui me caractériserait le mieux. Je suis comme les laies ou les renardes qui parcourent les pinèdes et les chêneraies de Provence entre les vallons escarpés, les ombres et les rochers pleins de lumières. Parce que lorsque je dis que je n’aime pas l’extérieur, ce n’est pas totalement vrai, c’est l’extérieur humain qui ne me convient qu’imparfaitement. Entre l’ours et l’homme, sans problème, je choisis le premier. Il ne m’a jamais fait de mal (ceci étant dit, je dois aussi reconnaître que j’ai rarement croisé d’ours).
La maison
C’est par cercles concentriques que je pourrais parler de l’espace en me gardant comme point central. Je suis égocentrique, sans doute, peu importe. L’espace le plus sûr, c’est ma maison. Les pièces qui s’agencent dans les tas de livres qui écrasent les bibliothèques, les vêtements aux genres confus assemblés dans ma chambre, la télé, le pc, les consoles. C’est un nid douillet. C’est aussi le premier lieu de l’expression de mon genre. Dans l’ombre, derrière les fenêtres fermées, les rideaux tirés, c’est là que seule pour les premières fois je me suis tentée à abandonner le travestissement masculin. Parce qu’il est là le travestissement, ce n’est pas dans le soutif que je porte, ma jupe à carreaux ou mon top un peu trop échancré. C’est dans les jeans, les pantalons de costumes et les vestons. C’est mon travestissement, indubitablement, mais ça ne l’est pas aux yeux des autres, bien évidemment.
On est tous le fruit d’éducations diverses, nous sommes tous passés par des institutions de formations (famille, religion, école) qui nous ont préparés à occuper une fonction particulière, celle d’homme, de citoyen, de chrétien pour ma part. Vous noterez comme je ne place pas de “e” aux dernières fonctions, parce qu’elles sont infiniment genrées. Bref, dans ces formations, pour occuper ces fonctions, on a appris à l’habiller, à se comporter, à occuper l’espace en fonction de cette fonction à laquelle on devait appartenir. Des vêtements masculins, permettant une variété assez limitée, de marquer sa domination, autorisant de l’élégance à la décrépitude ce qui n’est pas nécessairement le cas pour les femmes, notez bien. L’homme domine l’extérieur, il marche les épaules ouvertes, le front haut, il ne s’écarte pas lorsqu’il remonte la rue, c’est aux autres de le faire. Il ne baisse pas le regard et arbore toujours un pli des rêves qui rappelle qu’il n’est pas là pour rigoler, pour être joyeux ou le reste. Qu’il n’est pas faible.
Mais dans la maison, à l’abri des fenêtres et des rideaux tirés, les lois sont un peu plus lâches. Si je suis seule, je n’ai pas besoin de jouer ce jeu. C’est dans cet espace donc que pour les premières fois, j’ai passé des robes et des dessous changeant des éternels boxers, que je me suis essayée au maquillage, apprenant tout un ensemble d’autres pratiques, d’autres praxéologies, acceptant finalement que cette formation d’homme avait été un échec. Descendre, monter les escaliers, se regarder dans le miroir, au début en se concentrant pour ne pas voir la barbe, pour ne pas constater la brume noire et pileuse sur mes épaules, mon torse, mes bras.
C’était un lieu d’apprentissage étudiant les poses que je voulais, les vêtements que je pouvais trouver, les différents tutos de maquillage (je ne suis pas habile avec ça) et le reste encore. Face à moi-même, comme aide à ma propre étude, j’étais dans une transdidaxie, apprenant à performer un genre en grappillant des complexes de praxéologies qui ne m’avaient pas étés fournies dans mes institutions.
L’autre genre, l’autre fonction (puisque bien souvent il n’y en a que deux) n’est apprise qu’en négatif dans la formation que nous avons reçu, notre fonction de son côté, ne se définie que par des gestes. On nous transmet des façons de faire, des complexes de praxéologies, techniques et explications/justifications de cette technique. On ne sait pas ce qu’est un homme, ce qu’est une femme, on ne sait que ce qu’ielle fait ou ne fait pas. Ça ne va pas plus loin, mais si on s’éloigne de l’orthopraxie, on est une cible, c’est assez évident, on a connu ça.
Dans ma maison, à l’abri des fenêtres fermées et des rideaux tirés, alors que passent en boucles My favorite things, chanson qui depuis toujours est un baume pour moi, je suis tranquille. Il n’y a personne pour me juger, pas encore du moins, un espace d’entraînement, une safe place. Bien entendu, quand l’heure arrive, que je ne serais plus seule bien longtemps, je me précipite pour abandonner tous mes efforts, ce n’était qu’un entraînement. Je me glisse dans des vêtements, pantalons, t-shirt. De quoi être décent pour ne pas troubler. Ce n’était pas encore le moment.
Désormais, je peux être moi-même, dans les techniques de genre, sans me travestir au mouvement de la porte, et encore. Ma compagne, mes enfants, ils savent. Mes voisins, certains sans doute, se doutent. Peu importe, je suis majeure et j’ai tous mes vaccins. Mes bras absorbent de toute façon les oestros depuis six mois et je sais très bien que mes seins ont décidé d’être assez visible. Pour ceux qui ne veulent pas voir, je passe pour gros, pour ceux qui veulent comprendre, évidemment, je suis grosse, mais ma poitrine n’est pas simplement une accumulation aléatoire de graisse.
“Je suis assise sur mon canapé, les jambes repliées. Je suis tranquille à la maison, je n’ai pas besoin de sortir. Dehors, le vent siffle assez fort, je suis à l’abri de ses tourments. Je n’ai passé qu’une combinaison, un cadeau de ma compagne. Une toile fine qui s’achève en mini-short sur mes cuisses. Le dos est largement ouvert, un cordon resserre les deux pans de tissu au niveau de ma nuque, mais on peut voir sans peine le reste de ma colonne vertébrale et les flancs qui s’étendent. Mes doigts sèchent d’une dernière couche de vernis alors qu’à la télé se termine un épisode insipide. Le chat s’est allongé contre moi, allongé sur mes jambes repliées, comme si c’était un endroit confortable. On frappe à la porte, je ne sais plus où me mettre. J’étais si bien, mais l’angoisse l’emporte. Non seulement je ne respecte pas l’orthopraxie masculine, pas du tout même, mais en plus, on pourrait juger ma tenue comme indécente. C’est un livreur, j’entends le bip du scan d’un code-barre. Je me précipite et m’arrête devant la porte. Je me regarde, je ne peux pas faire comme si je n’étais pas là. Si, je pourrais, mais il faut vaincre les terreurs, parce que j’ai peur. L’extérieur s’invite chez moi et je n’aime pas ça. J’appuie sur la poignée et me dissimule légèrement derrière la porte pour qu’on ne me voie pas. C’est un homme, il m’adresse un regard épuisé, une interrogation, une incompréhension, je ne sais pas.”
C’est un moment, un événement au tout de début de la transition, mais quand j’y repense, je suis un peu transie. L’extérieur, ce n’est pas la maison. La porte est une membrane assez fine et le regard passe au travers. Dans le regard du livreur, il y a un peu de tout. Il y a de l’incompréhension, je ne crois pas qu’il y ait d’agressivité, il y a du jugement. Ma tenue, mon être à ses yeux, renvoie à un défaut d’apprentissage, je suis extérieure à ce qu’il peut ou veut comprendre. Une personne cis, sans doute, pourrait dire qu’on se moque du regard des autres. Ça va jusqu’à un certain point. Oui, je m’en moque, au fond de moi. Je suis ce que je suis et seule Dieue sera ma juge (je pourrais dire les choses comme ça), mais être une marginale de-facto, ce n’est pas la même chose. On diffère de la norme et il n’y a pas loin à ce qu’on s’estime en droit de nous y faire retourner, par des paroles assassines ou des gestes meurtriers.
Les autres
Ce n’est pas tant la rue qui me dérange, ce sont les autres et plus particulièrement les hommes, même si certaines femmes peuvent être agressives. Je crains les hommes quand ils sont en groupe. Je crains les hommes en général et ça a toujours été le cas. Je crains particulièrement les adolescents et les jeunes hommes, un problème traumatique, sans doute. Ils constituent des groupes potentiellement violents et opèrent un rôle pour ainsi dire coercitif dans l’apprentissage de la fonction sociale masculine. La famille, l’école, la religion, sont des institutions de formation, les groupes de pairs en sont autant.
“Je ne sais pas ce que je suis, pas vraiment. J’ai quelques institutions, cependant. Je me sens mal à l’aise, je n’aime pas le bruit de la cour de récréation. Déjà, avant que le collège ne commence, j’ai fait des cauchemars. Je ne le sais pas encore, mais ces cauchemars vont me poursuivre jusqu’à ma trentaine bien tassée. Je sais que je suis un gros, que je suis intello, que j’ai un strabisme divergent conséquent, que je suis maniérée, que je n’aime pas le foot, pas la musique à la mode, que je suis pauvre, sans doute aussi. Je suis assise sur une chaise dans la vie scolaire. A l’extérieur, je vois les autres qui parfois me regardent par la fenêtre. Je suis en larme, je n’arrive plus à respirer. Que c’est il passé cette fois ? Des coups, des brimades, des moqueries, sans doute un peu de tout ça. Un pion m’a ramassée et m’a conduite ici et j’attends qu’on vienne me chercher. Si je pouvais arrêter tout ça, ne plus remettre les pieds dans l’établissement, ne plus remettre les pieds nulle part, je le ferais. Le collège, c’est l’enfer, une vaste prison sans le moindre répit pour moi. Je dois m’endurcir, je tente, vraiment, je tente. Je n’en suis pas capable. Je suis le gnou en queue de troupeau sur lequel les hyènes vont s’acharner. Je suis ridicule, je le sais. Les autres y arrivent, je n’y arrive pas. L’enfance est un enfer, un interminable enfer, ceux qui vous disent que c’est la meilleure partie de la vie vous mentent. Le simple fait d’y penser, dans l’enfance, ne pouvait me conduire qu’à une conclusion évidente, je ne voulais pas voir la suite. Pourtant, je le sentais. Je le sentais en arrivant au collège que c’était un mauvais jour. C’est devenu instinctif, je peux deviner quand ils vont s’en prendre aux plus faibles, à ceux qui n’entrent pas dans le moule. Je suis contente qu’ils ne puissent pas voir à quel point je diffère, qu’ils ne puissent pas le comprendre.”
J’ai l’instinct de la proie. Je ne suis pas une prédatrice, je ne le serai jamais. Je ne comprends même pas qu’on puise se venter de telles choses. Non, moi j’ai l’instinct de la proie. Je l’ai développé dans l’enfance, un spider-sens, sans les pouvoir de Peter Parker, et avec pour seule responsabilité, celle de m’en sortir. Tous les sens en éveil, comme tant de mes adelphes, j’arrive presque à pressentir quand les coups vont tomber, quand les mots vont fuser. Je connais les espaces où je ne vais pas mettre les pieds, ceux où la virilité est à l’état diffus, une forme gazeuse d’hostilité.
Je sais aussi ce que je dois faire, ne pas trop montrer que j’existe. Se travestir en homme, c’est une façon de survivre, la seule, peut-être. Je ferme les yeux sur moi-même, souffrir de dysphorie, c’est toujours mieux que de souffrir des coups, de sentir la violence. De toute façon, c’est ça aussi la dysphorie, c’est la façon dont on se regarde à travers le miroir des autres. Le placard, c’est un endroit safe aussi. On y souffre différemment.
Le pire, c’est la crainte, la certitude que cette violence est là latente, qu’elle n’attend que le moment de se déclencher. Un instant d’ébriété, un coup de chaud et ils peuvent passer à l’attaque sans trop réfléchir. “Les mots, ce n’est pas bien grave, on peut faire avec”. Ceux qui pensent ça ne connaissent pas le tranchant des pluies d’échardes qui vous transpercent le cœur, vous rappellent que vous n’avez pas le droit d’exister. Ils ne se souviennent pas des agressions homophobes ou transphobes, qui s’ajoutent aux féminicides et aux agressions racistes. Ils ne se souviennent pas, ou ils ne veulent pas les voir. Je ne sais pas.
En territoire occupé
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