Ou mes réflexions sur un bouquin nul, dispensables et vieux
Je ne suis pas une personne à la mode, je suis désolée. Je pourrais vous parler des livres trop bien qui paraissent, mais je ne me tiens pas particulièrement informée des sorties. Par contre, je suis une narratophage et je lis beaucoup. L’invention des boites à livres et des réserves inépuisables qu’elles constituent a été pour moi comme la découverte d’un nouveau monde, de plein de nouveaux mondes. Lectrice de tout et n’importe quoi depuis de nombreuses années, je suis passée par des quantités astronomiques de chef-d’œuvre et de choses que je qualifie difficilement d’œuvres, mais c’est comme ça, j’aime me laisser porter par le hasard dans la découverte de nouvelles histoires et parfois, même les trucs nuls m’apportent un peu de réflexion. Je pourrais partir d’un bon livre, tenez, je viens de finir Au carrefour des étoiles de Simak. C’était très bien, vraiment, j’ai adoré cette histoire et elle mérite amplement son prix Hugo de 1964. Mais non, je suis pénible et ce qui me pousse à réfléchir, ça a été le précédent, celui qui m’a conduit à lire Simak pour me laver l’esprit. Un roman déjà ancien, que je tenterais de ne pas trop spoiler, si par le plus grand des hasards, vous seriez tenté de le lire (vraiment, c’est pas la peine, mais vous faites comme vous voulez, je ne suis pas la police du goût).
C’est intéressant de voir comment une lecture à laquelle je m’adonne allongée dans le lit, serrée contre ma compagne, peut susciter chez moi des pensées étranges et peut se trouver en écho avec les idées qui me travaillent. Alors, bien entendu, pour développer une idée, c’est sans doute mieux de passer par des œuvres que nous avons tous lus, des monuments de la littérature qui permettent de produire un lien entre nous, de vous conduire en terrain connu. Là, le terrain sera largement ignoré par la majorité d’entre vous et ce n’est pas un mal à vrai dire.
Nous avons tous déjà vu, je crois, de ces vieux romans de SF avec des couvertures racoleuses. Des femmes nues, ou presque, des monstres… Habituellement, lorsque je tombe sur ce genre de couvertures, je me dis que c’est un choix commercial plus qu’autre chose et que le roman ne sera pas aussi sexiste que l’imagerie le laisse prévoir. Ce n’est pas toujours le cas, ça ne l’est pas ici. Le roman, ici est Les bêtes enracinées de Serge Brussolo, dans la collection Anticipation de Fleuve noir. Sur la couverture on voit donc une femme nue avec un casque étrange, tenant une lance de la main droite et une sorte de monstre reptilien de la main gauche. Il y a bien un monstre de ce type et une femme dans l’histoire, elle est effectivement nue à certains moments. Bref, il y a quelque chose de vrai, au moins. Brussolo, l’auteur, je ne le connais pas vraiment. Avant de découvrir ce livre, je n’en avais lu qu’un autre de lui, tout aussi dispensable et sexiste (selon moi), Le puzzle de chair. Honnêtement, je ne me souviens pas vraiment de l’histoire, seulement d’une impression désagréable.
Si j’en crois sa page wikipedia, je ne suis pas allée plus loin, le roman s’installe clairement dans les thèmes de prédilection de l’auteur :
Serge Brussolo développe souvent des sociétés évoluant dans un milieu coupé du monde, une sorte de huis clos à l'échelle d'une petite civilisation (Les Prisonnières de Pharaon, La Fenêtre jaune, Rinocérox, etc.). Ses héros sont souvent des êtres en rupture avec la société, proches de la déchéance la plus totale, et les moindres efforts qu'ils entreprennent pour s'en sortir les enfoncent généralement un peu plus encore. La plupart des romans de Serge Brussolo sont empreints d'un fatalisme viscéral teinté d'humour noir. Ses thèmes les plus abordés, tous genres confondus, sont le corps humain, ses transformations et ses mutations, la dégénérescence inéluctable de tout système sociétal, l'illusion religieuse, l'enfermement et la folie sous toutes ses formes. Selon Michel Bussi, "Serge Brussolo est un monstre d'inventivité. Il a un peu le statut d'artiste maudit, peut-être parce qu'il n'a pas été adapté au cinéma"[
Je n’irais pas dire que le héro est un marginal, ce n’est pas le cas. Il semble en bas de l’échelle sociale et encore, je n’ai pas de certitude. Pour le reste, le fatalisme et la question du corps et de la déchéance d’une société isolée, on est en plein dedans. Je n’ai pas l’impression, par contre, de trouver la moindre trace d’humour noir. Visiblement, le roman n’a été édité qu’une seule fois en 1984, il est donc plus vieux que moi (suffisant pour spoiler, je ne sais pas). Du reste, je ne suis pas seule à ne pas avoir aimé. Sur NooSFere, il est présenté comme un mauvais Brussolo, je n’en sais rien, je ne connais pas le reste de son œuvre. Mais sur Babelio, les critiques (3 ce n’est pas beaucoup) sont plutôt positives avec une note moyenne de 3,22. Je ne vois pas ce que les gens y trouvent, honnêtement.
Mais trêve de ces considérations en forme de digression. Le roman prend place sur une autre planète ou des colons humains sont en proie à un danger de mutation. Ils sont arrivés il y a longtemps et possédaient de quoi résister au mal. Cependant le contact avec la Terre étant rompu, ils ont dû se rabattre sur la seule espèce autochtone pour se « soigner ». Il s’agit de sortes de gros reptiles qui posséderaient dans la salive de quoi résister au changement. Mais voilà, ces bêtes sont en voie de disparition. Les femelles s’attaquent aux mâles plutôt que de se laisser saillir. Les humains doivent prendre des mesures pour les préserver, leur survie en dépend. Les bêtes sont donc “enracinées”, c'est-à-dire mises dans des fers aux portes des cités. Bien entendu, c’est au mieux un moyen de repousser l’inévitable. Les bêtes, bien que d’une grande longévité, finissent par mourir et lorsqu’elles meurent, le suicide collectif dans la cité est la règle. Si la règle n’est pas suivie, c’est à la cité voisine de commettre un meurtre de masse. Le héro vit dans l’une de ces villes. Il est attaché au “soin” de la bête et découvre que ses chaînes sont sabotées. Il est par ailleurs envoyé dans une ville voisine pour vérifier que le suicide a été organisé. Dans le doute, il est équipé de bombes incendiaires qu’il emploi. Lorsqu’il revient chez lui, la bête s’échappe. Se pose alors la question : est-ce que la mutation est réelle ou est-ce que c’est un moyen de contrôle mis en place par la caste dirigeante ? Il est entraîné à douter par une femme dont il est épris et qui est présentée par la population comme une sorcière.
C’est un résumé du début de l’histoire, je n’irais pas plus loin dans l’hypothèse que vous ayez l’envie de vous infliger ça.
Dès le début, je me suis sentie mal à l’aise avec cette histoire. Sous couvert de SF, c’est presque une histoire de lutte des sexes. Il y a, bien entendu, ces dragones qui se rebellent et tuent les dragons. Ce n’est pas tout, le héro est aussi présenté comme quelqu’un de bien, puisqu’il ne viole pas une femme dans son sommeil. Ce qui est un peu léger comme gage de moralité, vous me l’accorderez. Parallèlement, la seule femme qui a de l’importance, sa compagne, est présentée comme une sorcière. Elle doute du discours sur la mutation, elle commet des actes “terroristes” et fini par douter de ses propres doutes. L’univers qui est construit est hétéropatriarcal à fond.
A cela, s’ajoute l’angoisse de la mutation. Mutation humaine, dont personne ne sait si elle est réelle, mais qui nourrit la crainte, justifie l’existence d’un régime autoritaire. Mutation de la société elle-même, de son ordre hiérarchique, de la domination sur les dragon, véritable vaches à antidotes. Bref, une société coloniale au final avec un continuum de suprémacisme, de la caste dirigeante sur les hommes, des hommes sur les femmes, des humains sur les quelques dragons (il y a bien aussi quelques autres animaux, arrivés dans les vaisseaux des colons. Pourquoi emporter des chevaux dans l’espace ? Je me le demande).
Les conflits de sexe et la mutation des corps sont imbriqués. Je m’attendais à ce que la société éclate à travers cette malédiction/mutation. Parce que finalement, malgré le côté SF, on est plus sur un trope de malédiction que sur autre chose. Un savoir ésotérique est détenu par une caste de prêtre/sorciers qui distille la salive d’un monstre pour protéger une population soumise. Un rapport entre la société virile gardienne d’une sexualité hétéronormée et patriarcale contre une nature sauvage.
La transgression est partout dans le texte. La malédiction en est la conséquence. On pourrait penser que la transgression serait la colonisation elle-même, mais on ignore ce qui a poussé ces humains à venir là, et après tout, au final, c’est leur monde. On pourrait penser que la transgression serait d’enfermer les bêtes, mais non. Non, ce que je comprends de la transgression, dans ce roman est tout autre. C’est en premier lieu une rébellion du sexe féminin, celle des dragones en premier lieu, celle de la sorcière dans un second temps. C’est cela qui semble causer toutes les difficultés de la société, puis du héros, contraints de vivre dans un monde qui court à sa perte.
Les femelles ne jouent plus leur rôle, la société est soumise à cette mutation, une dégénérescence qui conduit indéniablement à la destruction de l’humanité. On pourrait presque retrouver là des idées antiféministes et lgbtphobes, finalement.
Par un étrange cheminement, cette histoire m’a conduite à penser à la mutation en général, au changement de corps, etc. C’est un trope assez courant dans la littérature. Il y a des mutations inexplicables, des malédictions, des virus, les zombies de la télé (pas ceux du Vaudou), les lycanthropes, les vampires, etc. On peut penser à Je suis une légende, de Matheson (pas la version cinématographique avec Will Smith qui est au mieux une trahison du propos de l’œuvre). Dans ce monde post-apo, le dernier humain est devenu le monstre qui tue ces créatures constituant la norme. Il est une relique de l’ancien temps.
Le monde a changé, une nouvelle société s’est installée, il faut faire avec.
Puis, il y a sous l’angle de la malédiction, du corps, du genre, une référence qui a accompagné mon enfance, Ranma 1/2. Après être tombé dans une source sacrée, lors d’un entraînement avec son père, Ranma Saotomé change de sexe au contact de l’eau froide ou chaude. Là aussi, c’est une malédiction, là aussi, sous certains angles, c’est une mutation, mais elle est fluide. Elle accompagne le héro ou l’héroïne de Rumiko Takahashi (vous pouvez écouter l’émission de Blockbusters ou celle de Sans oser le demander qui lui sont consacrées). En créant Ranma, l’autrice ne pensait qu’aux quiproquos qui seraient induits par cette « malédiction ». Il ne s’agissait pas du tout de produire un questionnement sur le genre. Dans mon enfance, je ne manquais pas un épisode, plus tard, j’ai lu les mangas et maintenant je regarde le remake. C’était peut-être ça e dager des mangas, la queerness de Ranma ou de Saphir. La possibilité de changer de genre me fascinait, comme beaucoup, j’imagine, et je ne comprenais pas le problème, si ce n’était qu’à choisir je me serais débrouillée pour rester fille.
Malgré tout, ça reste une malédiction qui est la conséquence d’une forme de transgression, avec la chute dans l’eau d’une source où se serait noyée une jeune fille. La malédiction aussi met en question la société à travers le mariage arrangé pour Ranma.
Pourtant, ce que montre Ranma, c’est aussi qu’en dépit de ses transformations, la société ne s’effondre pas et sa romance avec Akane progresse. La mutation, ce corps changeant, ce genre pour ainsi dire fluide, n’est pas un véritable problème.
Les deux œuvres sont loin d’être semblable, on ne parle pas d’une mutation hypothétique, mais de transformations que les personnages comprennent. Ce que montre Ranma c’est que cette « malédiction » n’a pas d’importance. Ranma peut s’inscrire dans le monde et nécessite seulement de la compréhension. Une touche d’espoir, l’idée qu’on peut être accepté et que nos différences ne nous condamnent pas à des vies enchaînées ou à la destruction de l’humanité.
Et pourtant, je comprends aussi que ces changements incontrôlés du corps puissent être des sources d’angoisse. J’ai vécu ça, comme beaucoup, à l’adolescence, quand mon corps n’en finissait plus de grandir, que mes épaules n’en finissaient plus de s’élargir, que ma peau se couvrait de pelage. Pour moi, c’était une malédiction, indubitablement. Où était ma transgression ? Je ne le sais pas, peu importe, peut-être une masse de conneries dans une vie antérieure, qui sait ? Cette malédiction qui me contraignait à devoir me raser et surtout à craindre mon reflet, n’en était pourtant pas une aux yeux des autres. C’était un changement normal, une voie dans la normalité. Quelque chose qui était naturel et qui permettait aussi à la société de fonctionner comme elle le devait. Maintenant, alors que j’ai pris le contrôle, c’est là que je semble devoir transgresser et apporter sur la société une malédiction. Les personnages de Brussolo mutent faute de prendre une substance exogène, je change en en appliquant une autre sur ma peau.
C’est amusant, non, ce ne l’est pas.
Une transgression est toujours située. C’est une chose sociale, comme la malédiction qui la suit. Une malédiction nous place aux bans de la société. Elle nous condamne à une vie qui n’en est peut-être plus totalement une aux yeux de nos concitoyens. C’est une façon de nous marginaliser. Dans le monde de Brussolo, ceux qui risquent de muter sont mis à mort, chez nous les lgbtphobies, comme touts les suprémacisme, tuent aussi.
Le corps est un objet politique est social, nous devons nous inclure dans le mode de fonctionnement jugé normal, sans quoi nous mettons en question la survie de l’espèce dans son ensemble, de la planète même, peut-être. La rébellion féminine des dragones, la mutation, etc. conduit à la destruction de cette société coloniale dans le livre de Brussolo. Les corps qui ne sont pas la “norme” (blanc, masculin, cis et hétéro) et qui se rebellent, simplement à ouvrant la bouche, sont pareillement identifiés comme des dangers. Nous sommes alors maudits, marginalisés, dans les quartiers populaires, dans des métiers sous-payés, dans des rôles archétypaux et sommés de ne pas être trop visibles, pour ne pas remettre en question un statu quo qui permettrait à tous de survivre.
En étant sous oestro ou testo, en revendiquant simplement un genre qui n’est pas celui qui nous a été attribué, ou une absence de genre, ou d’autres genres, etc. voire même en prétendant à des amours ou des sexualités qui ne sont pas exclusivement hétérosexuelles, nous transgressons. Nous sommes n’importe quel avatar d’Howard Carter qui libère sur le monde une pluie de calamité. Nous apparaissons comme quelques mutations humaines arrivés dans la sénescence de la civilisation. C’est faux, bien entendu, les traces historiques montrent de semblables variations vis à vis de l’ordre binaires.
Ranma se bat, iel accepte ce qu’iel est et iel vit sa vie tranquille. Nous n’en demandons pas vraiment plus. Mais rien que cela nécessite que nous soyons acceptés et que la société lève sa malédiction d’une façon ou d’une autre. Bref, que la société change.