Depuis quelques temps, me cherchant et peinant à m’affirmer telle que j’étais, j’avais pris l’habitude de ne plus vraiment travailler. Cependant, je m’affirme de plus en plus, je me sens plus légère et j’ai repris le chemin du travail salarié. Immédiatement, une question s’est posée à moi : m’outer au risque de subir une possible discrimination à l’embauche, passer pour homme et être employée selon mes compétences et mon expérience.
C’est une question difficile et dès l’entretien d’embauche, elle m’a travaillée. J’ai un vieux fond d’honnêteté, mais aussi le besoin de travailler, de sortir, de voir du monde.
Mon éthique m’empêchait d’y aller complètement en cachant ce que j’étais. Je ne veux pas qu’on puisse me reprocher d’avoir menti. “Tu ne leur dois rien” m’a dit ma compagne. Elle a sans doute raison, mais je suis une personne sensible. Quiconque me connaît un peu, le sait.
Ma crainte et la conscience des discriminations que nous subissons me conduisait à ne pas affirmer de but en blanc que j’étais une femme trans en début de transition. Il me fallait travailler, il me fallait aussi tâter le terrain de la façon la plus sûre possible.
Me ménager, c’est peut-être la première leçon que j’ai apprise en entamant ma transition, ne plus accepter de prendre tout de plein fouet, ne plus accepter de tout prendre sur moi, ne plus accepter de me sacrifier dans une lecture christique mal comprise de ce que doit être la vie humaine.
J’ai fait un compromis.
C’est dans la compromission que j’y suis allée. Chemise aux couleurs du drapeau trans, grosses boucles d’oreilles, soutien-gorge relativement visible pour peu qu’on s’aperçoive de la présence des bretelles, vernis à ongle un peu flashy, pantalons à la coupe féminine…
“Si ça passe sans regards appuyés, sans questions, ça voudra dire qu’elles sont plutôt ouvertes.” (Oui, j’emploie le féminin générique, il n’y a pas beaucoup d’homme là-bas, ni dans les enseignants, ni dans les élèves, alors autant y aller franchement).
Je suis enseignante, c’est à ça que j’ai été formée, c’est grosso-modo la seule chose que je sache faire en dehors de la recherche en histoire et en sciences de l’éducation (j’y reviens toujours). Au delà de la crainte de m’outer dans un nouvel environnement professionnel, il y avait aussi tout ce qu’on pourrait reprocher à une personne comme moi dans un poste face à un public adolescent (oui, parce que les élèves sont des adolescentes pour la plupart). Au-delà de tout ce qui a trait aux fantasmes transphobes autour des VSS (paradoxalement, les femmes trans sont plus victimes que d’autres, mais les transphobes ont tendance à prétendre que nous serions des prédatrices… à croire qu’ils aiment nous accuser de leurs propres habitudes), il y a aussi cette idée selon laquelle nous aurions un “agenda”, une volonté de convertir et pervertir les jeunes têtes blondes en les conduisant à entrer dans le lobby alphabétique.
Qui ne veut pas voir …
Je ne sais pas si mon attitude est claire. Je suis maniérée, de plus en plus, je le concède volontiers. Il y avait des signes pour quiconque voulait les voir. J’ai été prise, donc, sans question. Elles avaient besoin d’un prof et me voilà donc embauchée.
Les collègues ?
Pas de questions, si ce n’est des félicitations sur mes ongles aux couleurs changeantes, ou des allusions à mes boucles d’oreilles parfois un peu extravagantes.
Les élèves ?
Première séance, une dizaine d’élèves. “C’est trop bien d’avoir un prof queer, pour une fois.” Évidemment, il y a moins de retenue de la part d’adolescentes que de la part d’adultes. Elles ne savent sans doute pas dans quelle lettre me classer, mais au moins quelques unes ont compris que je n’étais pas cis-het. “Ma copine adore drag race”, une autre élève, dans un autre groupe. Je ne comprends pas immédiatement le rapport avec un cours sur la Liberté, en EMC, mais ça vient juste après une pause et le vote de ce niveau pour que, pour Halloween, je fasse un maquillage de drag vampire (ce que je ne ferai pas, je ne sais absolument pas comment faire ce genre de choses). A tête reposée, quelques instant plus tard, je m’interroge sur l’emploi du possessif singulier, comme si l’élève en question n’avait qu’une copine. Une tentative, peut-être, de la part d’une jeune fille de me faire comprendre qu’on est dans le même bâtiment. Je n’en sais rien et ce n’est clairement pas mon rôle de l’interroger sur ses préférences amoureuses.
Et la langue ?
Pour mon apparence, il n’y a pas de problème. Mes vêtements et mes formes me classent dans un entre-deux de genre, j’imagine, mon attitude maniérée aussi, sans doute, mais la langue… J’enseigne le français et l’histoire-géo/EMC. La langue, l’ouverture sur le monde, c’est mon dada, mon truc, ma bataille. Où est le problème, me direz vous ? Le problème est que je me genre naturellement au féminin, à l’écrit comme à l’oral. Une bonne partie de ma charge mentale est là, employer des tournures de phrases qui ne me trahissent pas, user des accords qui peuvent passer pour épicènes à l’oral… Ce n’est rien, mais c’est usant en fait et parfois, je dérape. L’accent du sud me conduit à appuyer certains “e” et parfois il n’y a un regard quand mon “sûr” est clairement audible comme un “sûre”, des élèves qui m’appellent “madame”, ce qui me fait sourire. Une compréhension inconsciente ? Un lapsus parce qu’il n’y a pas beaucoup d’hommes dans l’institution ?
Et ensuite ?
Et bien, je ne sais pas.
J’imagine que les questions vont finir par poindre, que les élèves vont finir par dire des trucs, s’interroger… la rumeur, tout ça, tout ça.
Pour l’instant, mon contrat court sur l’année scolaire, si je veux rester, alors que ma barbe et certains signes extérieurs de masculinité s’évadent, il faudra bien que je m’oute, ne serait-ce que pour ma santé mentale, parce que c’est quelque chose qui compte en vérité. C’est usant de devoir réfléchir à la moindre phrase pour ne pas glisser, c’est usant de s’entendre genrer au masculin et de devoir répondre à son deadname et l’employer soi-même.
Quand je pense à cet outing là, qu’il faudra bien que je fasse, je ne peux pas m’empêcher à cette scène que raconte Jacques de Voragine dans sa Légende dorée (un recueil de récits hagiographiques). Dans le cadre du récit autour de Prothe et Hyacinthe, il raconte aussi l’histoire d’Eugène. Identifié comme fille à sa naissance dans une famille praticienne romaine, il découvre la foi chrétienne et va vers un père du désert prénommé Héllénius. Il se présente, évidemment, en moine se présentant en homme et le vieux woke lui dit : « Tu as bien raison de le dire, car, bien que tu sois femme, tu agis en homme ! »
Quelque part, ce n’est pas plus compliqué que ça, c’est une réaction simplissime. Si on laisse de côté le “bien que tu sois femme” qui me chagrine un peu, on ne demande finalement pas plus.
