Jusqu'où étais-je prête à aller ?
Je viens de me relire et de corriger quelques fautes. Pour autant, je ne suis pas très contente de ce texte, je voulais dire quelque chose sur l’ambiguïté de mes sentiments, mais je ne suis pas certaines de réussir. Cependant, comme je voudrais m’en tenir à l’idée de ne jamais effacé ce qui me passe par la tête, je clique tout de même sur la case “finaliser”, en espérant que vous me pardonnerez.
J’ai décidé de mettre directement les pieds dans le plat en abordant un point déclencheur de ma transition. Je ne m’exprimerai sans doute pas avec le vocabulaire et les constructions qui sont les plus communes, mais de la façon dont je ressens les choses.
Cette idée de désertion est importante pour comprendre ce que je ressens, une forme de honte qui ne devrait pas être, mais qui perdure malgré tout. La désertion, c’est le fait, vous vous en doutez d’abandonner une lutte. Il y avait un combat qui avait une importance pour moi, exprimer l’existence d’une autre masculinité possible. J’avais beau avoir conscience de ne pas être dans le lot, d’être travestie dans une masculinité me gênant aux coutures, je me disais malgré tout que puisque je ne me sentais pas capable de transitionner il était toujours préférable d’essayer de lutter là où je me trouvais, puis soudainement, ce fut trop. Trop d’un coup à accepter, les discours et le reste, les informations qui dégoulinaient sur mon moral en humeurs futides depuis les journaux et les réseaux sociaux.
J’ai déserté.
Oui, j’ai déserté ce combat, mais pour m’engager dans une autre lutte. Je ne peux pas m’empêcher de penser à une autre désertion, une vraie désertion cette fois. Elle peut avoir quelque rapport, je ne sais pas.
Connaissez vous Paul Grappe ou Suzanne Landgard ?
Moi non plus je ne le connaissait pas.
C’est en écoutant de vieilles émissions de radio que j’ai appris son histoire. Fabrice Virgili et Daniele Voldman lui ont consacré un livre La garçonne et l’assassin, l’histoire de Louise et Paul, déserteur travesti. L’histoire a été adaptée en bande dessinée par Chloé Cruchaudet, Mauvais Genre. Il y a même un film de Téchiné, Nos années folles. Des trois, je n’ai lu que le premier. Parallèlement, vous pouvez lire Les faits divers de Gallica : Paul Grappe déserteur travesti ou l’article wikipedia qui lui est consacré.
Paul/Suzanne a donc déserté. Assigné homme à la naissance, il devait faire la Première Guerre mondiale, plutôt que de participer à la grande boucherie, il choisit de changer de genre. Suzanne s’installa donc avec Louise, sa compagne et elles vécurent ensemble à Paris. C’est un couple qui passait assez simplement pour un couple de garçonnes. Dans ces temps où les hommes étaient sur le front, les ménages féminins n’étaient pas rares.
Suzanne vécut ainsi durant dix ans, jusqu’à ce que l’Etat prononce une amnistie pour les déserteurs. À ce moment, il se décida à redevenir Paul et apparût dans la presse comme une sorte d’animal curieux. Je peux avoir de la sympathie pour ce qu’ielle a vécu durant ces années là, pour autant c’était un époux égoïste et violent. et son épouse, Louise, le tua en 1928. De tout ça, honnêtement, je ne connais que ce qui se trouve dans le livre et les quelques articles. J’ai toujours tendance à croire les victimes de violences conjugales et, même si les faits ne semblent pas s’être déroulés comme elle l’a dit durant son procès, je me sens en difficulté pour juger cette femme.
Dans un premier temps, en lisant son histoire, ou en écoutant les émissions qui lui sont consacré, je me suis posée des question sur ce que Paul/Suzanne ressentait réellement. Son histoire montre qu’iel a ressenti un profond malêtre en reprenant les atours masculins. Peut-être était-iel une sorte de transcêtre. Iel ne s’est pas remise de ce retour à la “normale”. L’alcool et les excès de toute sorte l’ont conduit à la tombe, de toute évidence, par la main Louise. Il s’agissait peut-être, face à la dysphorie, d’une fuite dans l’Uphorie après un sentiment d’Euphorie, pour reprendre des éléments que j’ai essayé de développer dans la newsletter précédente. Suzanne semblait heureuse dans la vie qu’elle menait, ses aventures extraconjugales et le reste. Revenue à la vie d’homme, Paul continutait de montrer ses photos et semblait regretter cette époque. Par ailleurs, par électrolyse, il a aussi entrepris de faire disparaître sa barbe. Ce peut être un acte d’affirmation de genre autant qu’un moyen de dissimulation pour un déserteur en cavale. Entant qu’homme, il semble aussi ne pas avoir voulu faire une croix sur sa chevelure. On peut noter encore que si elle n’était peut-être pas transcêtre, elle était très certainement bisexuelle.
Ce n’est pas véritablement l’histoire de Suzanne Landgard qui m’intéresse. C’est autre chose. C’est cette idée de désertion en lien avec le genre. Quelque part, c’est aussi une question qu’on pourrait retrouver avec Sakon no Suke. Elle aussi fuit la guerre. On peut penser aussi au cas d’Achille qui se serait travesti pour ne pas partir à la guerre, même si ce passage n’est pas dans l’Iliade, il apparait dès le cinquième siècle avant l’ère chrétienne, ce qui en fait tout de même une trace assez ancienne. (ce rapport entre guerre et changement de genre ou de sexe, du reste, fonctionne aussi dans l’autre sens avec les nombreuses occurrences de femmes devenant hommes pour participer aux conflits avec le cas assez connu de Deborah Sampson/Robert Shurtliff).
Le cas qui m’importe, c’est le mien. Je ne suis pas prise dans l’étau d’une guerre réelle. Il y a la guerre de partout, mais je suis vieille, j’y vois mal avec un strabisme prononcé, peu de malchances que je sois un jour convoquée sous les drapeaux. C’est tout autre chose qui est en jeu, une lutte interne à la “masculinité” contre le masculinisme et ses différents avatars.
J’avais beau avoir conscience plus ou moins clairement de mon désir de transition, il me semblait important d’essayer au moins pour mes enfants, de présenter une alternative, quelque chose de plus décemment humain que les figures qui nous entourent.
Il faudrait vraiment qu’on puisse mettre en avant des figures masculines qui ne soient pas masculinistes, je ne sais pas, des Sam Gamegies ou ce genre de choses.
M’a dit un jour un ami alors que j’étais au début de ma transition, qu’il n’en savait rien. Un HSBC (homme straight blanc cisgenre) comme on dit. Le fait est que je suis restée longtemps dans cette optique. Ce n’est pas possible de laisser les choses empirer de cette façon. Je m’imaginais dans une sorte de lutte de tous les instants rabrouant des hommes pour tenter de leur faire saisir les impensés qui les conduisaient à se comporter de façon immonde.
Elle cherchait en s’habillant comme ça.
Cette phrase m’a toujours parue absurde d’une façon double. Je me suis parfois prise la tête avec des proches défendant de tels points de vue. Premièrement, il s’agit rien de moins que d’accuser la victime d’être responsable de ce qui lui est arrivé. Un détournement de la culpabilité. Secondement, il s’agit aussi de prétendre que les hommes ne seraient pas capable de se contenir, qu’ils seraient les hôtages de quelques poussées hormonales ou sociales prenant soudainement le contrôles. Un homme “bien sous tout rapport” se voyait, dans leurs regards, soudainement dénué de tout contrôle face à une jupe rouge agitée sous leurs yeux bovins. Je pensais qu’une personne défendant de telles positions pouvait se permettre n’importe quoi et se dédouaner de la sorte.
Si je ne pouvais pas être femme, il était de mon devoir, au moins de présenter autre chose. Une ligne qui puisse au moins essayer de contrebalancer tout ça.
Mais voilà.
Not all men
Cette sentence, nous l’avons lu tant et tant de fois, nous l’avons entendu. Il ne faudrait pas condamner tous les hommes, avec un petit h, pour les agissements de quelques uns. Je suis persuadée que certains hommes que je connais, effectivement, sont des personnes décentes. Je fais tout mon possible pour que mon fils soit ainsi, mais ce n’est pas la question en réalité. Le problème est une construction sociale de la “classe” homme. La société est ainsi faite qu’ils représentent une forme d’autorité, qu’ils se croient tout permis. Les hommes possèdent un ascendant et tant qu’ils ne luttent pas conjointement pour faire cesser les violences qui se succèdent et qui sont, presque invariablement, le fait de leurs semblables, ils portent une part de responsabilité.
Je tentais donc de me débattre, d’être engagée dans cette lutte là, à ma petite échelle. Puis j’ai compris que ces efforts qui me tordaient le ventre et servaient de justification à une non-transition, servaient aussi d’argument à ce “not all men”. J’étais effectivement perçue comme un homme et je voulais être une personne décente. Je devenais, comme tant d’autres sans doute, une excuse pour que rien ne change. Puisque j’existais, il y avait une légitimité aux yeux de ces idiots à prétendre que les connards n’étaient que des anomalies.
Puis, il y a eu l’affaire et le procès de Mazan ont été la goutte d’eau qui a fait déborder le vse. Gisèle Pélicot a subit des viols en série orchestré par son maris. Des hommes de toute condition étaient sur le banc des accusés. Ils confessaient, ou pas, les actes immondes. Gisèle Pélicot a eut l’immense volonté politique de faire en sorte que ce procès soit public pour confronter ces visages, ces hommes communs. Et pourtant, et pourtant, contre toutes les évidences, on se retrouvait à lire les commentaires qui voulaient défendre une masculinité pure, face à des “monstres”, des “anomalies”.
Ils ne l’étaient pas.
Ils ne le sont pas.
Ils représentaient au contraire toute la masculinité, comme les violeurs sur l’île de Jeffrey Epstein, comme les auteurs de féminicides qui s’accumulent, comme à chaque fois que des VSS se produisent ou sont évoquées.
Pour moi, c’était un point de non retour. Je lisais jour après jour les minutes du procès, les articles, et pire, les commentaires tous plus horribles les uns que les autres. C’était un plongeon dans l’abject et popurtant dans une sorte de savante torture personnelle, je ne pouvais pas m’en empêcher cherchant à bloquer, sur ce cloaque de Twitter, les auteurs de tels propos. C’était comme tenter de vider la mer à la petite cuillère.
Je me voyais prise devant mes contradictions. Je tentais contre moi-même de présenter un visage masculin différent, je servais leur cause sans le vouloir.
J’ai déserté.
J’ai déserté, je désertais, et je culpabilisais. Qu’est-ce que ça pouvait signifier pour mes enfants ? J’abandonnais leur sexe, leur genre, après avoir essayé de montrer qu’il y avait d’autres voix, une autre voie. C’était un fardeau qui devenait trop lourd. Il leur fallait peut-être plus une trans comme seconde daronne qu’un père rendu malade par son absence de choix. J’ai abandonné la partie et ça n’a pas été facile. J’ai cette tendance à vouloir faire au mieux, pour les autres, plutôt que pour moi. C’est, en partie, ce qui m’a retenue de transitionner aussi longtemps. Une culpabilisation absurde, l’idée d’abandonner ce qui ne me correspondait pas de toute façon, au lieu de m’accrocher et de lutter.
Si j’aborde cette question sous l’angle de la désertion ou si j’ai précisé que je mettais les pieds dans le plat, c’est parce qu’une fois, dans une conversation qui partait ppourtant bien, j’ai abordé le poids de l’affaire de Mazan comme déclencheur. La personne, un homme, en face de moi a mal pris cette idée, sous-entendant sans le dire, que c’était pas un élément qui devait entrer dans la décision de transitionner. Sans doute pas, je ne sais pas et chacune voit les choses comme elle veut. Pour autant prendre conscience de cette position aporétique dans laquelle je me trouvais à joué un rôle indéniable.